vendredi 24 mai 2013

Camps de concentration -ETATS SANITAIRES-





ETATS SANITAIRES

MALADIES

La maladie se déclare dans le camp ; entre mars et avril, des cas de typhus. Il y a des morts ; je n’en connais pas le nombre car on les cache et on les enterre la nuit dans la forêt, derrière le camp.

Parmi les épidémies, il faut noter le typhus exanthématique (propagé par les poux), pneumonies, érysipèles, scarlatines, mais c’est surtout la tuberculose qui fit des ravages.

Tuberculose : Cas très fréquent à marche extrêmement rapide qui tuait en 3 ou 4 semaines. Si on élimine les dysenteries, 40% des autopsies montrent que le sujet est mort de tuberculose.
Pneumonie : Exceptionnellement fréquente, 40% des morts étaient dues à la pneumonie seule (1 950 Danois en 60 jours environ). J’ai reçu 41 pneumonies. Les pneumonies étaient excessivement graves, les pleurésies purulentes et, trois fois sur quatre, mortelles.
Dysenterie : 2 épidémies, la première peu grave, la seconde très grave (50 à 60% de mortalité).
Diarrhées et entérites : Très fréquentes, contribuent à accélérer la mort chez les cachectiques.
Phlegmons   Très fréquents.

En avril 1945 il y avait environ 2 400 places dans les hôpitaux ou des blocks annexes. En plus, 2 500 invalides chirurgicaux ou médicaux. Beaucoup de malades aigus ou chroniques n’étaient pas hospitalisés.

Bref, 10 000 lits au moins auraient été nécessaires début avril. Beaucoup plus précis est le chiffre des morts. Je l’ai pour le 1er trimestre 1945. A ce moment l’effectif moyen était de l’ordre de 40 000. Voici les chiffres de la mortalité mensuelle :
2 000 en janvier
5400 en février
5 623 en mars
C’est-à-dire 13 000 en trois mois.

Les détenus mouraient presque tous de diarrhée ou des suites, en raison de leur faiblesse extrême.

Par milliers, elles sont atteintes au bout d’un certain temps du mal le plus meurtrier : la tuberculose. Combien de victimes ai-je déjà comptées faisant partie de mon convoi.

Beaucoup de jeunes détenues sont mortes de la tuberculose, très rapidement. En général, celles qui étaient malades et dont le rendement n’était pas suffisant, étaient renvoyées au camp et j’ai appris la mort de la plupart d’entre elles par la suite.

D’autres maladies, se manifestèrent telle que la malaria, soi-disant apportée par les Grecs. Pour essayer d’enrayer cette épidémie on envoyait directement à la chambre à gaz toutes les femmes du block sous prétexte qu’elles étaient porteuses de la maladie. Par la suite, toutes celles qui étaient atteintes de la malaria étaient impitoyablement gazées et c’est vraiment par miracle que j’ai échappé à cette mesure. J’ai eu la malaria, mais à l’analyse du sang c’est le sang de ma voisine qui m’a servi deux fois : j’ai donc pu être sauvée et éviter la chambre à gaz.

De nombreuses déportées qui avaient travaillé dans les terrassements des tranchées devant l’armée allié envahissante, reviennent avec les membres complétement gelés, noirs de gangrène. Sur les ordres des infirmières allemandes nous étions forcées de les mettre toutes ensemble dans un coin de la salle et de ne plus nous en occuper. Elles ne pouvaient pas être opérées. C’étaient presque toutes des Juives hongroises  elles mouraient immanquablement.

J’avais à panser les blessures affreuses, provoquées surtout par les coups. L’organisme, sous-alimenté, était trop faible pour résister à l’infection et les phlegmons et abcès étaient très difficiles à soigner, surtout chez les Juifs. Ces phlegmons étaient horribles à voir : les bactéries, streptocoques et staphylocoques, dévoraient les muscles et même les os. Les muscles s’écoulaient sous forme de pus ayant une odeur épouvantable.

La composition même du sol sur lequel était bâti le camp était, selon ce que m’a dit un spécialiste, particulièrement propre à attirer les bactéries du streptocoque et du staphylocoque. C’est pourquoi, parmi les nouveaux venus, un grand nombre détenus n’avaient pas le temps de s’acclimater et mourait de septicémie. Je vous donnerai l’exemple de 1 800 hommes de la police danoise et n’étaient pas astreints à des travaux difficiles ; ils s’acclimatèrent difficilement et virent leur effectif se réduire de 56 décès par septicémie après trois mois de présence au camp.

Il y avait de nombreux cas d’hémorroïdes, conséquence ordinaire des transports pendant lesquels les détenus stationnaient de longues heures sur des planches ou de la terre froide.

Il y avait un pourcentage considérable d’œdèmes, surtout l’œdème de la faim dû à la carence de la nourriture.

Les maladies augmentèrent à cause de la mauvaise nourriture et des conditions de vie intolérable. De sérieux maux d’estomac et une maladie du pied qui semblait incurable, se répandirent dans tout le camp. Le pied des victimes enflait au point qu’il leur devenait impossible de marcher.

Il y eut de nombreux cas de broncho-pneumonie, dysenterie, distension de la musculature du cœur ; tout cela aboutissait à un affaissement de tout l’être et presque automatiquement à la mort.

Je pus constater sur les cadavres les traces de nombreuses maladies. Environ 70% des cadavres autopsiés avaient la plèvre adhérente au thorax par suite de pneumonie ou pleurésie. Presque autant de cadavres portaient au cœur des traces d’une inflammation du péricarde.

80 à 90% des cadavres avaient les muscles du cœur dégénérés par suite de la mauvaise nourriture et de l’hypotension. Beaucoup d’entre eux avaient aussi des adhérences des membranes et des différents organes du rein, provoqué par des inflammations et hémorragies. Elles étaient du reste la conséquence directe des coups données par les S.S. de préférence dans cette région et particulièrement dans la région des vertèbres lombaires.

L’estomac du corps était particulièrement caractéristique ; il était d’un volume considérable et sa muqueuse, par suite de la nourriture aqueuse, était lisse comme une vitre.

La durée moyenne de la vie du bagnard était de six mois.

Un Juif français de Lyon me racontait qu’il était arrivé dans un convoi d’environ 5 000 Juifs de France et qu’il n’en restait plus que 5 ; la plupart étaient morts du typhus. Un autre Juif polonais me racontait lui aussi qu’étant arrivé dans un convoi de 5 000 Juifs, il n’en restait que 200.

VISITES MEDICALES

Nous avons eu souvent des visites médicales assez pénibles. On nous faisait mettre nus dans une, et  par n’importe que temps.

Ces visites n’étaient que de pure forme puisque le médecin arrivait à examiner 5 détenus à la minute. On passait devant lui tout nu en tendant les mains ; le médecin regardait simplement entre les doigts et disait « gut ». On nous demandait notre profession. J’ai indiqué « professeur à l’Université », et on m’a déclaré «bon pour le transport ». J’avais aussi indiqué que j’avais été atteint de la poliomyélite. Il fut mentionné simplement sur ma fiche « Kinder Krankheit ». A la suite de cette visite, beaucoup de mes compagnons partirent en transport.

Lors de la visite d’entrée obligatoire, on nous faisait déshabiller dans un couloir nous arrivions nues devant le docteur qui nous faisait écarter les jambes, lever les bras, c’était tout. Même si on leur disait qu’on était malade, cela ne comptait pas.

On nous fit mettre nues dans une cour, vers 4 heures du matin et défiler ensuite devant 2 Allemands qui devaient être des médecins. Ils nous examinèrent la plante des pieds, les mains et les dents. Par contre, par la suite, on nous fit un prélèvement vaginal pour lequel on ne nous fit pas déshabiller. Il y avait parmi nous une jeune fille qui fut déflorée de cette façon.

Une de ces visites eut lieu au mois de février. Nous étions 1 000 à attendre dehors. Nous avons défilé devant un major allemand, qui, assis sur un bureau nous regardait ironiquement.

Les malades qui ne se tenaient pas droit devant lui ou qui ne baissaient pas assez rapidement leur pantalon, recevaient des coups de poing dans le creux de l’estomac.

Affaibli par la faim et le froid, je fus, au cours d’une nuit, pris d’une soudaine crise de paralysie des jambes. Je fus transporté à l’hôpital où le chef m’accusa de faire de la simulation ; il voulut me forcer à me mettre debout, chose dont j’étais absolument incapable, en me douchant pendant une demi-heure avec un tuyau d’arrosage et en faisant couler sur mon corps de l’eau glacée qui m’étouffait car il m’en envoyait également sur le visage et dans la bouche.

J’ai vu des hommes de 65 ans se déshabiller dehors, sous la pluie, attendre nus 20 à 25 minutes avant de pouvoir rentrer pour passer la visite, et remettre ensuite leurs vêtements trempés avant de rentrer au block. Inutile d’ajouter que, là encore, beaucoup de morts s’ensuivirent.

HOSPITALISATION

En principe, les malades ne vont pas au travail et restent au camp où ils ont à subir de telles tortures que personne ne se porte malade, à moins de ne pouvoir se lever le matin ou de ne pouvoir plus marcher.

Le médecin français, qui avait la faculté de mettre les inaptes au repos, voyait ses décisions annulées par un quelconque infirmier allemand, placé au-dessus de lui dans la hiérarchie, qui renvoyait d’office 2 ou 300 hommes trop faibles pour le supporter.

Les détenus frappés par leur gardien ou mordus par les chiens, ne devaient recevoir aucun pansement, ni soins d’aucune espèce.

En cas d’accident d’un Juif, on lui faisait un pansement s’il y avait lieu.

Ceux qui furent soignés allaient quand même au gaz, une fois guéris.

Les mourants, eux-mêmes, ne pouvaient tous être admis, dans les locaux affectés aux malades et abusivement appelés hôpitaux.

Souvent il n’y avait pas de place à l’hôpital. Alors les malades rentraient dans les blocks et ils y mouraient. Il mourait 1, 2 ou 3 hommes par jour qui n’avaient pu être hospitalisés.

La méthode pour réunir les corps était la suivante : l’appel était fait chaque jour à l’extérieur des portes du bâtiment des dortoirs, l’on ordonnait aux internés de se déshabiller et d’apporter à l’appel les corps nus de tous les camarades qui étaient morts au cours des dernières 24 heures. Après l’appel, une camionnette venait dans les camps, collectait les corps et était conduite dans la cour principale du four crématoire en attendant l’opération du jour suivant.

CONDITIONS DES MALADIES

L’hôpital : bâtiment où les moribonds étaient envoyés pour mourir.

C’était l’entassement dans des conditions abominables. La salle dans laquelle je fus employé du 25 décembre 1944 jusqu’au mois d’avril 1945 était équipée de 44 couchettes ; nous eûmes jusqu’à 152 malades. La plupart de ces malades avaient des œdèmes, des phlegmons ou étaient diarrhètiques. Ils se disputaient  dans les couchettes, se donnaient des coups de pied sur les phlegmons ce qui avait des résultats extrêmement lamentables.

J’ai vu un malade qui avait un œdème de la jambe sur lequel il reçut des coups. Ces traumatismes provoquèrent en une nuit la gangrène dont il mourut. Il était impossible de soigner des diarrhètiques faute de médicaments, impossible de les nettoyer ; tout ce qu’on pouvait faire, c’était de les emmener aux lavabos, les coucher par terrer et les laver à grande eau et on ne pouvait pas les sécher. On pouvait à la rigueur se servir des couvertures mais il était impossible de les sécher ou alors il fallait les remettre mouiller sur les couchettes.

Il arriva que les malades furent brutalisés dans ces salles plus encore que dans le camp.

Les médecins S.S. ne s’occupaient pas de tous ces détails. Ils laissaient faire tout simplement.

La première nuit, un de mes camarades mourut à mes côtés et je dus rester au contact de son cadavre pendant 36 heures.

On prenait aussi bien les contagieuses qu’on mettait dans les lits de celles qui ne l’étaient pas.

Ma salle comprenait environ 100 malades qui étaient parqués dans les boxes sans matelas, sans draps et presque sans couvertures.

Tout semble étudié pour que la contagion s’effectue avec le maximum d’efficacité.

Le block 13 était un block où avaient séjourné des tziganes avant notre arrivée, lesquelles étaient contagieuses, atteintes de scarlatine, érésipèle, dysenterie. Les sacs de couchage ne furent pas désinfectés, ni changés. Un mois après notre arrivée, les 400 détenues, mises dans ce block, étaient toutes malades et les décès commencèrent. Parmi les premiers, il y eut une femme enceinte de 8 mois qui voyagea dans des conditions affreuses. Elle mourut ainsi que son bébé qui était arrivé entre temps.


Sur l’ordre du commandant du camp, tous les prisonniers de guerre qui arrivaient à l’hôpital pour subir la quarantaine, étaient placés exclusivement dans les baraques où se trouvaient des malades atteints de tuberculose virulente.

Sur une paillasse absolument pourrie, il y avait un mélange de malades atteints à différents degrés ; les uns fiévreux, les autres très malades, perdant leurs matières. Les uns mouraient, les autres étaient moins gravement atteints. De temps en temps, on retirait un cadavre qu’on déposait à l’entrée de l’infirmerie et le service de voirie l’enlevait.

Les rations pour les malades étaient bien comprises, mais prévues pour 200 malades par jour, tandis que c’est un minimum de 5 000 malades par jour qu’il y avait à soigner. Les malades mouraient de faim.
Comme nourriture, ces malades avaient de la soupe, bouillon maigre et tisane  c’est tout.

Nous avions 150 morts par jour et les corps étaient envoyés au four pour incinération.

Il y avait des chiffres impressionnants de décès ; je crois 1 500 en novembre 1944.

En 19 mois, sont morts au camp, 8 500 malades parmi lesquels au moins 1 900 Français.

La mortalité fut d’environ 60% en un mois.

SOINS ET TRAITEMENT DES MALADES

Il n’y avait pas de médicaments pour désinfecter, pas d’instruments stérilisés, pas de pansements stérilisés.

Aucun secours venant de l’extérieur ne nous a été consenti. Tous secours proposés par la Croix-Rouge Internationale ou par la Croix-Rouge Française en notre faveur ont été écartés par les autorités nazies.

Les remèdes manquaient complètement et les médecins ne pouvaient, la plupart du temps, ni donner un cachet d’aspirine, ni quoi que soit. Des quantités de détenus sont morts faute de sulfamide ou par suite de l’impossibilité de leur faire une piqûre qui leur aurait soutenu le cœur.

Pour la diphtérie (je l’ai eue en septembre 1944), il n’y avait que peu ou pas de sérum. Les médecins allemands S.S. déclarèrent alors que l’Allemagne est le pays du monde produisant le plus de sérum, mais qu’il ne nous était pas destiné.

C’est à l’infirmerie qu’on pouvait particulièrement se rendre compte qu’on se trouvait dans un camp d’extermination, car on mourait surtout de diarrhée, d’épuisement. J’avais dans ma salle une centaine de malades, il en mourait régulièrement 6 ou 7 par jour. On apportait des gens absolument inertes qui ne pouvaient plus dire leur nom. On essayait de leur faire une piqûre d’huile camphrée, mais ils ne réagissaient plus et décédaient presque immédiatement. On les enlevait pour apporter d’autres mourants.

J’eus à m’occuper d’une très forte épidémie de dysenterie à Flexner. Nous n’eûmes pratiquement aucun médicament important pour combattre cette épidémie qui tua plusieurs personnes.

On ne nous soignait pas bien et, bien que nous fussions mises à l’infirmerie, nous ne recevons pas de médicaments, sauf un demi-cachet d’aspirine ou des piqûres auto-hémo.

J’ai vu mourir une détenue à mes côtés, sans soins, des suites de coups reçus qui avaient occasionnés une plaie au bas des reins ; cette femme était restée 40 jours sans manger, ne buvant que le café de glands du matin.

Je peux citer, entre beaucoup d’autres, un ancien ministre français mort faute de soins

Tout était combiné de la part des médecins allemands pour provoquer des accidents. Lorsque le docteur Mengele assistait à la consultation, il poussait le personnel médical prisonnier à activer leurs opérations, leurs pansements et leurs auscultations, criant dans l’hôpital comme un vulgaire charretier. Il poussait les médecins du travail avec la même hâte qu’un kapo dans un kommando.

Le 10 avril, entrent au camp, venant tous de Lublin, 3 000 malades de toutes nationalités, incluant 15 déportés politiques français. Le régime des infirmeries, de l’hygiène et de la discipline (on leur fit subir des appels, couchés dans la boue), s’est à ce point aggravé que deux mois plus tard un tiers à peine en survit encore.

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J’ai assisté personnellement à des scènes de brutalité révoltantes dans les blocks de convalescence. Les malades sortant des Reviers après opérations ou après maladies, trop faibles pour travailler, étaient dirigés dans ces deux blocks (38 et 39) et isolés du reste du camp. Ils étaient martyrisés, frappés et jetés à bas de leur lit par leur chef de block, privés de nourriture et soumis à des appels incessants.

Un matin, un de nos camarades avait la fièvre et ne pouvait se lever. Il avait le troisième étage du lit, c’est-à-dire, plus de 2 mètres de haut ; le Stubendienst a grimpé et l’a jeté sur le sol.

Un détenu, âgé de 54 ans, obligé d’aller chanter par tous les temps avec 40° de fièvre est décédé le 7 août 1944.

Un de mes camarades, originaire de Rouen, avait contracté un œdème général et une maladie de cœur à la suite desquels sa santé pouvait être considérée comme ruinée. Le surveillant F… l’obligea un matin à vider son baquet alors qu’il n’avait plus la force matérielle de le faire et le malheureux, malgré son état, du se traîner à genoux pour exécuter l’ordre. En arrivant à la porte de la cellule, il est tombé et a cassé le baquet ; la brute est entrée alors dans une fureur inouïe et a sauvagement frappé mon camarade en le jetant à l’intérieur de sa cellule. Deux heures après mon ami était mort.

J’ai été également témoin du fait suivant : un autre camarade, ancien gazé de la guerre de 1914, tuberculeux, se trouvait, il y environ un an, dans un état de santé déplorable ; crachant le sang et réduit à l’état squelettique. Au cours d’une douche, l’eau étant froide, il hésitait à se mettre dessous. Le gardien D… Allemand d’origine française, sans aucun égard pour son état, lui jeta sur le corps un d’eau glacé ce qui produisait une aggravation immédiate de la maladie, dont il et d’ailleurs décédé peu de temps après.

Il semble que F… et D… se soient entendus à maintes reprises pour punir des camarades en le faisant aller, d’une façon répétées, au cachot, de manière à les mettre dans un état physique déficient allant progressivement jusqu’au décès. Beaucoup sont morts d’ailleurs par la suite.

Un Allemand n’ayant plus la force de se nettoyer et de retenir ses excréments fut traîné dehors, déshabillé par 10° de froid et nettoyé à coups de balai sous le jet de seaux d’eau glacée. Il est mort le lendemain à l’infirmerie d’une fluxion de poitrine.

Une hernie s’étant déclarée,, mon camarade fut transféré à l’hôpital où, comme premier traitement une douche froide lui fut administrée, puis, l’opération de réduction de la hernie fut entreprise avec une simple anesthésie locale. Il a tellement souffert qu’il dut rester 5 semaines à l’hôpital au cours desquelles il n’a presque pas été nourri. A la sortie de l’hôpital, il a obtenu un changement de travail, mais fut mis en kommando à charrier des caisses. La hernie étant réapparue, il demanda au S.S. de garde de lui donner un travail moins pénible ; ce dernier le frappa à coups de nerf de bœuf sur la face et principalement sur la bouche où toutes les dents furent ébranlées, à la suite de quoi il fut emmené vers le médecin du camp qui lui a enlevé les dents de force pour en partager l’or avec le S.S.

J’ai vu, un soir, 18 malades ramenés sur les épaules de leurs camarades. Ces 18 hommes ont été mis par deux S.S. dans la salle qui servait de chambre à ceux qui avaient besoin de repos. Cette salle sans feu, est restée les fenêtres ouvertes, sous prétexte d’aération, avec une température de moins 23°. Ils sont restés sans soins car ces messieurs partaient au cinéma. Ils sont morts dans la nuit et 5 dans la journée suivante ; deux seulement ont survécu.

Je tiens à signaler tout particulièrement un S.S. nommé M… Il était chef du service médical du camp. C’était un véritable monstre qui, pour se mettre en appétit pour le déjeuner du matin, étranglait lui-même deux ou trois malades.

Même dehors, les malades ne peuvent se reposer car les bourreaux les obligeaient à circuler. Ceux qui ne pouvaient plus se tenir sur les jambes ni bouger de leur place, sont roués de coups de matraque et de crosse ou battus sadiquement à coups de bâton

Un soir, les gardiens ont fait sortir les « soi-disant malades » (environ 400). Ils ont été mis nus dehors par froid glacial puis ont été passés aux douches où ils ont subi la douche écossaise, terminée par une douche glacée de 20 minutes, puis une heure dehors nus. L’opération s’est renouvelée toute la nuit. Le matin, il ne restait que 40 prisonniers. Ils ont été battus de manche de pioche.

Dans leur sadisme diabolique, les jeunes bourreaux S.S. du camp inventaient toujours des tortures nouvelles. C’est ainsi que depuis plusieurs mois ils se font un jeu de prendre comme cible pour leurs exercices de tir les têtes des malades. Des dizaines de malades sont ainsi tués.

Dans le lager K°, les infirmiers achevaient les malades à coups de matraque.

A l’extrémité du camp se trouve une longue et large  tranchée couverte de planches qui sert de latrine et comme fosse d’immondices. Les malades sont obligés de sauter ce fossé. Inutile de dire que beaucoup n’y arrivent pas. Ils tombent dans le fossé d’immondices et meurent noyés ou asphyxiés. C’est ce que les nazis appellent la « culture physique des malades ».

60 à 70 déportés et même plus, mouraient à l’infirmerie. Parmi eux, certains, n’ayant pas encore rendu le dernier soupir, étaient mis à nu et jetés dehors dans la neige. Un ce ceux-ci appela sa mère pendant deux heures.

Le 5 décembre 1943, a été ramené du camp de F… un groupe de 80 malades. Sur l’ordre du médecin allemand, ils furent tous déshabillés et passèrent la nuit dehors. Il donna l’ordre au stubendienst de les arroser des seaux d’eau froide. Après cette nuit, la majorité des détenus décéda.

L’infirmerie était un endroit dont on n’avait jamais vu revenir quelqu’un vivant.

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Un certain jour le commandant du camp S… (en ars 1945), posa la question suivante au médecin chef :
-       Combien de morts avez-vous par jour ?
-       30, lui fut-il répondu.
-       Ce n’est pas assez, répliqua S….., il m’en faut 150.

Huit jours plus tard nous avions 220 morts par jour.

Maintenant, on ne reconnaîtra plus les malades ; les invalides qui se rendront à la visite ou admis au Revier ne reviendront plus, ils n’en sortiront pas vivants.

C’est à la suite de différentes expériences que les piqûres intracardiaques au phénol furent adoptées.

A notre arrivée au camp, les internés nous avaient prévenus : ne soyez pas malades, n’entrez pas l’hôpital, ne dites pas que vous êtes malade.

Le comité français m’a dit qu’il était très dangereux de se faire porter malade.

Une semaine après mon arrivée au camp, le chef de block, le docteur G…. Polonais, mais immatriculé « Reich Deutsch » (ressortissant allemand) m’appela, ainsi que le docteur K… détenu slovaque qui travaillait avec moi, et nous emmena dans son bureau où était assis à une table l’Unterscharführer (sergent S.S.) K…, qui me demanda si je savais vacciner. Sur ma réponse affirmative, un médecin en blouse blanche, détenu dont j’ignore la nationalité vint me dire : « Je vais vous montrer ce que vous avez à faire. Voilà une seringue de 5cm3 et une aiguille à ponction lombaire. Vous aurez à aspirer 5cm3 de ce liquide. Faites attention de ne pas en projeter dans votre œil car une goutte serait suffisante pour le perdre ». Il s’agissait de formol. Il joignit le geste à la parole en emplissant la seringue, puis il fit rentrer deux détenus nus qui avaient conservé leur ceinture et dans leurs mains du pain. Le médecin me dit encore : «regardez, prenez les repères, vous mettrez l’index de la main gauche sur le mamelon et le médius sur le bord gauche du sternum et vous piquerez de haut en bas et de gauche à droite parce que, contrairement à ce que vous pensez, le cœur est à droite vous aspirerez un peu de sang pour vous rendre compte que vous êtes bien dans la cavité cardiaque, et vous injecterez le liquide ». Il joignit l’acte à la parole et l’homme qui était assis sur un fauteuil raide mort.

Beaucoup étaient exterminés par piqûres intracardiaques au phénol.

Un grand nombre de prisonniers qui étaient très malades et n’avaient pas longtemps à vivre ont reçu au dispensaire des piqûres qui les tuaient en 10 minutes. Les corps étaient envoyés ensuite, par la glissière, au four crématoire.

Il mourait au minimum cinq hommes par jour et parois jusqu’à trente.

La fiche du malade jugé incurable par le médecin S.S. ou atteint de maladie mortelle, était conservée par lui, ce qui signifiait que le soir ou l’après-midi, le détenu en question serait tué par piqûre intracardiaque.

Les détenus fatigués, ne pouvant plus travailler ou ayant les jambes enflées par suite de  la carence alimentaire, étaient examinés par le médecin-chef E… à la consultation du matin et dirigés en groupe sur le block n°20. On leur disait qu’ils allaient prendre une douche avant d’entrer à l’hôpital afin de les épouiller. En réalité on les faisait rentrer dans une chambre spéciale, s’asseoir sur une chaise ; un infirmier prenait le bras du détenu, un second lui fermait les yeux avec la paume de la main et un nommé P…, Polonais, faisait une piqûre intracardiaque avec 4 cm3 de phénol. L’homme mourait en quelques secondes.

On estime à 25 000 prisonniers le chiffre des détenus ainsi piqués.

On ordonna aux Juifs grecs contaminés de la malaria ou du typhus de se faire connaître ; en dépit de nos avertissements répétés, beaucoup d’entre eux obéirent. Tous furent mis à mort par une piqûre intracardiaque de phénol administrée par un caporal du corps médical.

Un grand nombre de malades furent mis à l’infirmerie où on leur fit une piqûre. Le lendemain ils étaient tous morts.

Sur un effectif maximum de 800 malades, il y avait parfois 100 à 150 morts en une seule nuit. Il m’est arrivé de voir arriver en même temps au block 61, 15 camarades ; trois ou quatre jours après ils étaient tous morts.

Lorsque les médecins allemands visitaient le block et qu’ils constataient que les malades avaient le typhus exanthématique, ils étaient piqués ou expérimentés. Naturellement, nous avions essayé de dissimuler plusieurs dizaines de cas en portant sur la feuille de température à la place de « typhus exanthématique », la mention « grippe ».

En juin 1943, fut aménagée contre le mur de l’infirmerie du block 8, une petite bâtisse en briques, qui communiquait par la porte de l’infirmerie. Cette pièce servait à entasser les cadavres qui venaient d’être piqués dans l’infirmerie avec une dose de 10 cm3 de phénol.

Tous les malades étaient classés en deux groupes : « Aryens » et « Juifs ». ces groupes se divisaient eux-mêmes en d’autres groupes ; le premier comprenait des malades qui devaient rester à l’hôpital étant considérés comme « curables ». Le second était composé de malades extrêmement affaiblis, de cas chroniques et des affamés ou des mutilés dont la guérison ne pouvait s’effectuer que par un long séjour à l’hôpital. Ceux de ce groupe étaient pratiquement condamnés à mourir par piqûres de phénol dans la région du cœur. Les considérations raciales jouaient un rôle important. Il fallait qu’un aryen fût réellement malade pour être condamné à mort par une piqûre, tandis que 80 à 90% des Juifs hospitalisés étaient « éliminés » de cette manière. Un grand nombre d’entre eux connaissaient cette méthode et faisaient une demande d’admission de « candidat au suicide », n’ayant pas le courage de se jeter sur les fils de haute tension.

J’ai été témoin, à l’infirmerie, d’assassinats sur les malades qui étaient gênants ; par exemple un malade atteint de dysenterie salissait sa paillasse ; il était piqué à l’évipan, pour 10 cm3 d’eau, piqûre rapide, intraveineuse, à l’injection poussée, qui amenait la mort immédiate, ou encore l’asepso, ersatz de teinture d’iode, piqûre de 40 cm3 qui occasionnait la mort en 20 minutes. J’ai également appris qu’à Buchenwald les piqûres intracardiaques étaient pratiquées avec de la benzine ou même du pétrole.

Pour hâter la mort des détenus du block 7, j’ai vu également en août 1942, dans un terrain de 10 mètres de long sur 10 mètres de large, quelques centaines de malades exposés au soleil le jour, presque nus, couchés par terre ; on les laissait la nuit sans leur donner aucune boisson. L’agonie durait ainsi deux ou trois jours. Parmi les détenus assassinés de cette façon, je puis citer mon oncle et mon beau-frère.

Si, pour une raison quelconque, les autorités du camp n’avaient pas décidé un autre mode d’exécution, c’était le chef de block qui donnait l’ordre à ses Stubendienst d’exécuter dans la nuit quelques dizaines de malades. L’exécution se faisait de deux façons : d’abord, et principalement, au moyen d’un bâton posé sur la gorge du malade couché, sur les extrémités duquel deux hommes sautaient, ce qui provoquait la strangulation ; ou alors on priait le malade de se courber en deux et on lui appliquait des coups de bâton dans la nuque. Le malade perdait connaissance et était achevé à coups de bâton.

Mais avant l’installation de la chambre à gaz, l’extermination systématique des malades se faisait par piqûre au cœur (acide phénique), pas un sous-officier S.S. ou par fusillade en masse (surtout pour les Russes).

A gauche, se placent les valides, à droite les autres, qui seront dirigés sur l’infirmerie où ils sont piqués et, ensuite passé au four crématoire.

Lorsque, dans un block quelconque, on observait des dysenteries, ils étaient envoyés automatiquement au block 61 où, au lieu d’être soignés, ils étaient immédiatement piqués. On liquidait ainsi tous les malades par piqûres intracardiaques. On a construit une petite baraque pour exécuter ces piqûres. Il était dangereux de montrer qu’on portait intérêt au block 61, car alors on devenait suspect, on vous envoyait et on n’en revenait plus. Au block 61, 3 000 détenus ont passé en janvier, 5 400 en février et également près de 5 000 en mars. A l’approche des Américains, le block a disparu en raison des dangers qu’il présentait pour en enquête éventuelle.

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J’avais laissé au block 61 un ami allemand, antifasciste, qui parlait le français couramment, avait séjourné en France, avait été arrêté par la police française et remis par Pétain au Reich. Il m’a tenu au courant de tout ce qui se passait dans le block où il était interdit de pénétrer à certaines heures : à midi, notamment et entre 3 et 4 heures.

Il m’a dit, et c’est un homme de bonne foi, j’ai pu le constater par la suite, qu’on tuait dans ce block à l’aide de piqûres intracardiaques. Le gros des victimes était fourni par les transports, puis, tous les malades dysentériques ou soupçonnés de typhus étaient amenés dans la fameuse cour fermée dans laquelle j’ai pu pénétrer à deux reprises.

Affecté au Revier comme orthopédiste, je revenais voir mon ami au block 61. Par deux fois j’ai eu peur personnellement car je suis arrivé au moment où on « opérait ». Je fus menacé particulièrement par un Allemand, adjoint au Kapo, appelé H…. Il est venu le même jour à mon service d’orthopédie pour me défendre de revenir au block 61, sans quoi … !

Ces deux fois, j’ai vu des détenus nus dans la cour (il était midi et demi) ; il y en avait cinquante, notamment des dysentériques couverts de déjections sur tout le corps, alignés en rang.

Mon ami m’a raconté la façon dont se faisaient les exécutions.

L’adjudant S.S. W…, accompagné d’un autre, faisait le tri. Tout détenu apte à travailler était admis comme malade et allait dans les boxes. Quant aux autres, et il y en avait de 80 à 100 par jour, on les faisait déshabiller, puis passer un par un dans une pièce aménagée comme je vous l’ai dit plus haut. Là, L…, aidé d’un infirmier polonais nommé M…. leur faisait une piqûre au cœur.

Mon ami m’a déclaré, qu’après quelques secondes, l’homme s’effondrait ; deux autres Polonais tiraient le mort dans une pièce qui dépendait de la première, pendant que, simultanément, on faisait entrer le suivant. En quelques minutes, on faisait ainsi passer un grand nombre d’hommes de vie à trépas.

Le soir, une équipe spéciale d’infirmiers polonais, grassement nourris, chargeait des voitures à bras avec des cadavres en les jetant, puis emmenait la charge au four crématoire l’identification était illusoire car tous les cadavres étaient marqués d’un numéro à l’aniline.

Parmi les malades en traitement dans le block dont dépendait l’installation, tous ceux dont la maladie trainait un peu étaient destinés à mourir.

De nombreux détenus furent tués ainsi par des piqûres dites « euthanasiques ».


A suivre - Avortements -
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