mercredi 5 juin 2013

Camps de concentration - Réaction des Internés -





RÉACTION DES INTERNES     

Jamais de révolte. La démoralisation était telle que l’on se méfiait de son voisin et nous n’étions pas assez nombreux pour tenter cela seuls.

Plus la misère était grande, plus la différence entre détenus s’accentuait.

Les vêtements sordides, les coups, les punitions collectives, la propagande simpliste mais efficace qui, à coups de slogans dressait les uns contre les autres, les nationalités confondues dans les blocks, la quasi-impossibilité de se laver (huit cuvettes pour cinq cent hommes), les changements perpétuels de blocks ou de places au travail pour empêcher que se nouent des amitiés réconfortantes, tout était combiné pour isoler, séparer, démoraliser, humilier l’homme condamné à la détresse solitaire dans un univers continuellement hostile.

Les tentatives sporadiques de révolte et d’évasions massives, quand les wagons de marchandises étaient déchargés à l’arrivée, étaient réprimées d’une manière sanglante. La voie spéciale de chemin de fer réservée aux convois était entourée de projecteurs et de mitrailleuses. Un certain jour, ces malheureux marquèrent un petit succès. Cela se produisit vraisemblablement en septembre ou en octobre 1943, après l’arrivée d’un convoi de femmes. Les S.S. qui les accompagnaient leur avaient ordonné de se déshabiller et ils étaient sur le point de les conduire à la chambre à gaz. Ce moment était toujours utilisé par les gardes, auxquels il offrait une bonne occasion de pillage ; bagues et montres étaient arrachées des doigts et des poignets des femmes. Une fois, à la faveur de la confusion ainsi créée, une femme réussit à arracher le pistolet du chef de groupe S.S. Schillinger et à tirer sur lui à trois reprises. Il fut gravement blessé et mourut le lendemain. Ceci donna aux autres le signal d’attaquer les bourreaux et leurs hommes de main. Un S.S. eut le nez arraché, un autre fut scalpé, mais malheureusement aucune femme ne peut s’échapper.

Les S.S. commencèrent alors une fusillade en règle. Le soir même, les S.S. en furie sont rentrés au camp et tirèrent au hasard sur les détenus. Il y eut 13 morts, 4 blessés graves et 41 blessés légers.

 Il est à signaler également que, par deux fois, les détenus travaillant au sonderkommando (le kommando affecté aux fours crématoires) tentèrent de se soulever, (la première fois en 1942). L’équipe de ce kommando était composée d’environ 200 hommes. Ils avaient projeté d’assassiner leurs sentinelles, de s’emparer de leurs armes et de tenter de s’enfuir. Malheureusement, ils furent dénoncés par un de leurs camarades et furent tous fusillés. Le deuxième soulèvement eut lieu en septembre 44, au moment des transports massifs de Hongrois. Le Sonderkommando était composé alors de 800 hommes. Le soulèvement devait avoir lieu un vendredi, lors du départ d’un certain nombre d’internés. Des armes devaient rentrer dans le camp ce même jour, elles étaient fournies par la Résistance polonaise.

Malheureusement, le départ prévu pour vendredi fut avancé de 2 jours et eut lieu un mercredi.
Sans armes, ils décidèrent tout de même de résister et s’enfermèrent dans les fours crématoires. Ils furent presque tous anéantis.

Il y avait aussi une sorte d’union entre les Français et les antifascistes de tous pays. Cette grâce à cette fraternité que j’ai tenu.

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L’habitation des prisonniers, s’il est possible d’utiliser un tel terme, couvre à l’intérieur du camp une surface d’environ 500 mètres sur  300, entourée d’une double rangée de postes de ciment d’environ 3 mètres de haut, reliés entre eux extérieurement et intérieurement par un réseau de lignes à haute tension fixées dans les postes par des isolateurs.

Ce système électrique n’avait pas été établi tout d’abord. Ces mêmes clôtures de barbelés existaient mais sans courant. Le système électrique avait été installé à la suite de l’épisode suivant :
En mai 1942, un groupe de prisonniers de guerre russes envoyés dans le forêt de Krembets, non loin du camp, pour enterrer des fusillés, avait tué 7 gardes-chiourme allemands à coup de pelles s’étaient enfuis. Deux des prisonniers furent capturés, les quinze autres réussirent à échapper aux poursuites. Alors les 130 prisonniers de guerre qui étaient restés au camp (sur 1 000 prisonniers arrivés en août 1941) furent transférés au block des détenus. Sachant que de toute façon ils périraient là, les prisonniers de guerre, à l’exception de quelques dizaines d’hommes, résolurent de s’évader. Un soir, à la fin de juin, ils prirent tous leurs couvertures, les posèrent par cinq sur les barbelés, et passant dessus comme sur un pont, s’enfuirent. La nuit était noire : quatre d’entre eux furent tués, les autres réussirent à s’évader. Après cette évasion, les 50 prisonniers restés au camp furent immédiatement conduits dans la cour, couchés par terre et exterminés à coups de pistolets mitrailleurs. Les Allemands ne s’en tinrent pas là. Une évasion réussi demeurait : ils électrifièrent les barbelés.

Une femme qui tentait de s’évader, y resta morte, collée.

Entre les deux rangées de postes, à intervalles de 150 mètres, se trouvent des tours de guet hautes de 5 mètres, équipées de mitrailleuses et de projecteurs. En avant de la circonférence intérieure du réseau à haute tension, il y a une barrière en fil de fer de type ordinaire. Le seul fait de toucher à cette barrière est suivi d’une salve de balles venant des tours de guet. Ce système est dénommé « la petite chaîne ou la chaîne intérieure des postes de garde ». Le camp lui-même se compose de trois rangées de maisons. Entre la première et la deuxième rangée se trouve la rue du camp et entre la deuxième et la troisième rangée courait un mur.

Sur un rayon d’environ 2 000 mètres, l’ensemble du camp est entouré d’une seconde ligne appelée « la grande chaîne » (ou chaîne extérieure) de postes de garde, qui représente aussi des tours de guet espacées de 150 mètres. Entre es chaînes intérieures et extérieures de postes de garde se trouvent les usines et autres ateliers. Les tours de la chaîne intérieure ne sont occupées que la nuit, lorsque le courant à haute tension est envoyé dans la double rangée de fils. Pendant le jour, la garnison de la chaîne intérieure de postes de garde est retirée et les hommes prennent leur service dans la chaîne extérieure. L’évasion au travers des postes de garde (et de nombreux essais ont été tentés) est pratiquement irréalisable. Il est pratiquement impossible de pénétrer au travers du cercle intérieur de postes pendant la nuit et les tours d la chaîne extérieure sont si proches les unes des autres (une tour tous les 150 mètres, ce qui donne à chaque tour un secteur de 75 mètres de rayon à surveiller) qu’il n’est absolument pas question de s’approcher sans être remarqué. La garnison de la chaîne extérieure est retirée au crépuscule mais seulement après qu’il a été vérifié que tous les prisonniers se trouvent dans le cercle intérieur. Si l’appel relève qu’un prisonnier manque, les sirènes sonnent immédiatement l’alarme. Les hommes de la chaîne extérieure restent en alerte dans leurs tour, la chaîne intérieure se garnit de gardes et des centaines de S.S. et de chiens de police commencent une chasse systématique. La sirène met toute la campagne environnante en alerte, de telle sorte que si par miracle le fugitif a réussi à passer au travers de la chaîne extérieure, il presque sûr d’être pris sur l’une des nombreuses patrouilles de police allemande et de S.S. Le fugitif est d’ailleurs handicapé par la tête tondue, ses vêtements rayés de prisonniers ou des taches rouges qui y sont cousus et pas passivité des habitants sévèrement intimidés. Dans le cas où le prisonnier n’a pas encore été pris, la garnison de la chaîne extérieure de postes de garde reste en éveil pendant 3 jours et 3 nuits.

Malgré l’impossibilité quasi absolue d’évasion, les tentatives se produisent de temps à autre.

Pendant notre captivité de deux ans, de nombreuses tentatives de fuite ont été faites par des prisonniers, mais à l’exception de 2 ou 3, tous ont été ramenés vivants ou morts. On ne sait si les deux ou trois fugitifs qui ne furent pas repris réussirent réellement à s’enfuir. On peut cependant affirmer que parmi les Juifs qui furent déportés de Slovaquie dans notre camp, nous sommes les deux seuls qui aient eu la chance d’être sauvés.

Lorsqu’il y avait une évasion, ce sont ceux qui ne s’étaient pas évadés qui étaient punis. On obligeait tous les internés malades, hommes âgés ou infirmes, à faire le « peloton », c’est-à-dire à courir au pas gymnastique, à ramper à même le sol, etc.., et pendant les exercices, le chef de camp, le Lagerführer et le sous-chef du camp, ainsi que les surveillants, choisi parmi les détenus allemands, frappaient à coups de barre de fer et à coups de matraque.

Un homme, âgé de 62 ans et cardiaque au dernier degré, ne pouvant courir, a demandé grâce et s’est affaissé sur le sol. Mais les brutes se sont acharnés sur lui, l’ont frappé à terre et l’ont obligé à continuer le peloton. Le lendemain, il est mort des suites du traitement qu’il avait subi.

Si le fugitif est retrouvé mort, son corps, où qu’il ait été découvert, est rapporté au camp (il est facile d’identifier les cadavres au moyen du numéro tatoué) et assis à la porte d’entrée avec un écriteau dans les mains sur lequel on peut lire : « Me voilà ». S’il est pris vivant, il est exécuté en présence de tout le camp.

Un jour un Russe s’est évadé et fut repris. Il fut amené dans notre cour, et là, nous nos yeux et en présence du corps de garde, il fut martyrisé jusqu’à ce que mort s’ensuive. On lui brûla la plante des pieds. Il était tombé à genoux ; on le força à se relever, les S.S. le frappèrent à coups de ceinturon. Sous les coups il a eu la colonne vertébrale brisée et un œil sortit de son orbite ; le malheureux pouvait avoir 30 ans. Il est resté en agonie toute la nuit. On l’entendait gémir.

Un autre détenu russe, qui après une infructueuse tentative d’évasion avait été repris, fut froidement abattu à 300 mètres du camp.

….. On lâcha des chiens sur deux Polonais qui voulaient s’évader. L’un fut tué, l’autre fut pris vivant mais ayant des blessures très graves par suite des morsures. Le chef du camp fit attacher le survivant au mort et fit défiler tout le camp devant eux. Les premiers Français saluèrent en passant le cadavre ce qui leur valut plusieurs coups de nerf de bœuf.

Le blessé est resté enchaîné à son camarade mort pendant 48 heures, en recevant des coups de nerf de bœuf au moindre moment d’affaiblissement. Les blessures s’envenimèrent, il fut envoyé en prison, toujours attaché au mort, puis il est mort dans des conditions effrayantes. Il était comparable à une véritable « pourriture ».

Une de mes camarades a appris la mort de son mari qui avait essayé de s’évader avec 5 ou 6 codétenus ; ils furent mis nus dans la neige pendant 8 jours, mais au bout de 6 jours, ce camarade était mort.

Un détenu soviétique avait réussi à s’évader. Il fut malheureusement retrouvé dans une ferme des environs. Le commandant vint sur place ; il fit rassembler toute la population du village, fit ensuite emmener le soviétique et le fit déshabiller complètement. Il se mit alors à le flageller lui-même jusqu’au sang. Il l’abattit enfin d’un coup de révolver dans la tête. Son meurtre commis, il fit attacher le cadavre à son auto et le traîna jusqu’au camp pour le donner en spectacle aux détenus.

Six hommes, la nuit, avaient réussi à gagner les barbelés et commençaient à les passer. Ils furent aperçus par les projecteurs et mitraillés. Ils se rendirent alors. Entre temps, le poste de garde étant alerté, vint et malgré prières et supplications, les tuèrent froidement à bout portant. Nous avons tous vu cette scène, les projecteurs éclairant en plein.

En septembre 1944, à Neckargerach, un lieutenant français fut pendu à la suite d’une évasion ; une minute et demie après la pendaison, les S.S. constatèrent qu’il vivait encore ; il fut achevé à coups de bâton qui lui fracassèrent le crâne.

J’ai assisté à plusieurs pendaisons qui étaient le résultat de tentatives d’évasion.

En octobre 1943, un certain nombre de Tchèques creusèrent un tunnel pour s’évader ; je crois qu’un des leurs est encore en vie actuellement. Ces Tchèques furent pris au moment où ils allaient mettre leur projet à exécution. Un samedi après-midi, on nous rassembla sur la place centrale du camp et nous eûmes la surprise d’y voir un certain nombre de tables mises bout à bout au-dessus desquelles étaient dressés des X supportant des poutres auxquelles étaient attachés 17 nœuds coulants. C’était le gibet préparé pour pendre les Tchèques que l’on ramenait exprès d’Auschwitz.

On les fit donc mettre debout sur les tables, passer la tête dans les nœuds coulants, tout le camp assistait à ce spectacle et ce sont des kapos et des chefs de blocks allemands et polonais qui furent chargés par les S.S., de faire basculer les tables. Les suppliciés furent extrêmement courageux et c’est aux cris de : « A bas le nazisme » et « Vive la liberté » qu’ils moururent.

J’ai assisté également à la pendaison d’un Juif slovaque qui avait tenté de s’évader trois fois ; à la troisième, il fut pendu mais, heureusement pour lui, la corde se rompit. Le détenu qui avait fixé la corde, fut arrêté sous l’inculpation de sabotage. Tout le monde s’attendait à ce que le détenu soit gracié mais, à 9 heures du soir, une voiture arriva au block et emmena le condamné.

Nous avons vérifié à la Schreibstube 24 heures plus tard ; son nom ne figurait plus sur la liste de rationnement du camp.

J’ai vu, en septembre 1944, pendre un Russe qui avait essayé de s’évader. Cette pendaison a été faite d’une façon spéciale ; la victime, la corde au cou, sur un tabouret. Le S.S. qui tenait l’extrémité de la corde poussait le tabouret et la mort eut lieu par strangulation car le corps du détenu était au maximum  à 10 centimètres du sol. Le S.S. savait bien d’ailleurs que cette mort se produirait ainsi, car il regardait sa montre et nous obligeait (nous étions 150) à regarder ce spectacle pendant ¼ d’heure, avec interdiction de détourner les yeux. Nous étions obligés de regarder les jambes qui battaient, les yeux se révulsant et la langue qui sortait.

Un jour, trois internés qui tentaient de s’évader ont été pris. C’était un samedi. Le lendemain matin, à trois heures, on sonna l’appel. Devant tous les internés assemblés dans la cour, on dressa une potence et l’on pendit les trois malheureux. Tous les internés furent obligés de rester au garde-à-vous toute la matinée du dimanche jusqu’au coucher du soleil et de regarder les trois pendus. Celui qui tombait ou qui bougeait de son rang était immédiatement fusillé.

Le seul fait de négliger de donner des informations sur les agissements d’un prisonnier, ou à plus forte raison de lui venir en aide, est puni de mort.

En raison de l’évasion de trois hommes dans un kommando, il y eut, en juillet 1943, une pendaison de 12 ingénieurs de différentes nationalités : Polonais, Tchèques, Hongrois et peut-être Hollandais, je crois qu’il n’y avait pas de Français.

Le dimanche 12 septembre, nous dûmes rester au garde-à-vous dans la cour, depuis 6 heures du matin jusqu’à midi, parce qu’un détenu russe avait réussi à s’évader du camp malgré les barbelés, le courant électrique et les deux cordons de surveillance. On n’a jamais su comment il avait fait. Le camarade du détenu évadé fut attaché tout l’après-midi au poteau et fusillé le soir. Motif donné : « a connu les desseins d’évasion de son camarade et ne les a pas signalés ».

Le chef de block fut trouvé pendu dans le magasin d’outils. Il fut pendu sur ordre, mais la version officielle donnée fut la suivante : « Conscient d’avoir manqué  à ses devoirs en n’empêchant pas un détenu de se sauver et, pour échapper à la punition qu’il avait de ce fait encourue, il s’est tout simplement pendu ».

Une tentative de s’évader amenait fréquemment la condamnation de 16 compagnons de lit.

Un ingénieur, détenu polonais du Bauburo, s’étant enfui, les Allemands prirent 12 otages parmi les camarades travaillant avec lui dans le même bureau et les pendirent.

A suivre  - Le suicide -
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