lundi 29 avril 2013

Camps de concentration (suite)





VOLS

Des Juifs hollandais et français nous dirent qu’ils avaient été informés par les Allemands qu’ils quittaient leur pays pour être transférés en Pologne où chacun serait capable de continuer à travailler à son propre métier ou, mieux encore, on leur promettait que pour chaque magasin, établissement ou usine saisis par les Allemands, un moyen de vivre équivalent serait mis à leur disposition.

Ils devaient prendre avec eux toute leur fortune et de l’argent liquide pour au moins six semaines. Il en résulta qu’une quantité considérable d’argent et de valeurs arriva au camp.

Nous avons été dépouillés de notre argent et de tous nos bijoux.

Les S.S. et la Gestapo dirigent toutes les opérations.

Pendant ces diverses opérations, j’observe l’attitude de nos gardiens ; ils rapinent déjà pour leur propre compte et leurs poches s’emplissent d’objets de valeur et d’argent.

Poussés par l’esprit de rapine et de vol, on vit à plusieurs reprises, lors de visites, des personnages importants du Parti, des officiers supérieurs et subalternes, se remplir les poches de bijoux, de brillants, de valeurs et de monnaies étrangères.

Je n’ai pu me résoudre à leur remettre mon alliance et je l’ai avalée au cours de ma captivité. J’ai renouvelé deux fois l’opération.

Au cours du trajet, un jeune S.S. âgé de 20 ans environ s’approcha de moi et me dit en français : « Donne-moi ton alliance ». Je n’ai pas répondu. Il me frappa brutalement et je fus frappé ainsi durant 5 kilomètres à coups de crosse et de fusil sur les reins et les épaules. Après ces 5 kilomètres, je suis tombé en syncope. Il m’a roulé à coups de pieds dans le fossé et lorsque je suis revenu à moi, avec sa lame de couteau, il essayait de faire glisser mon alliance qu’il put finalement avoir en crachant sur mon doigt et me l’arrache. Il me redressa à coups de crosse et me remit dans les rangs.

On inscrivait soigneusement sur un registre le nombre des dents aurifiées de chaque détenu.

Ils arrachaient les dents des prisonniers à la recherche de diamants qu’ils disaient pouvoir être cachés dans les dents cariées. Ils arrachaient aussi les couronnes qui n’avaient pas été mentionnées dans le nomenclature.

Avec une tenaille, on m’arracha toutes mes dents en or.

Je tiens à signaler que les Allemands nous faisaient écrire à nos familles sur du papier qui portait une mention imprimée indiquant « l’existence d’une cantine et l’autorisation qui nous était accordée de recevoir des mandats pour faire des achats à cette cantine », qui naturellement n’existait pas.

Ils ne m’ont jamais rendu l’argent qu’ils ont pris dans mon portefeuille ils ne m’ont jamais donné les sommes que ma femme m’envoyait, soit 25 marks par mois pendant quatre mois.

J’ai appris à mon retour à Paris, que les hommes de la Gestapo qui m’ont arrêté chez moi, le 15 août 1942, avaient pris dans mon bureau une somme de 225 000 francs en billets, qui s’y trouvait déposée. Ils m’ont pris également dans une armoire 180 000 francs de bons du trésor appartenant à Melle P.

Pour certaines besognes, les bourreaux du camp utilisent les détenus, la plupart volontaires, par exemple ce jeune Luxembourgeois qui était spécialement chargé de rechercher les bijoux dans le vagin des femmes mortes.

Le « Canada » est le nom donné à l’organisme du camp dans lequel sont employés 1 200 hommes et 2 000 femmes ; c’est l’endroit où est stocké, trié, emballé et expédié sur l’Allemagne, le matériel de toutes sortes provenant des transports : effets de toutes natures, alimentation, produits pharmaceutiques et de parfumerie, bijoux, peintures, lingerie, vêtements, tabac, cigarettes, literie, poils et cheveux récupérés à la tonte. Dans ce kommando, les Allemands ont formé une équipe de spécialistes de rechercher parmi les vêtements et dans la literie, les brillants et autres valeurs que les intéressés peuvent avoir perdu.

Toutes les affaires volées aux détenus étaient soigneusement triées et dirigées sur l’Allemagne.

Dans l’immense dépôt de chaussures découvert au camp n°6, on a trouvé des chaussures portant la marque de fabrique de Paris, Vienne, Bruxelles, Varsovie, Trieste, Prague, Riga, Anvers, Amsterdam, Kiev, Cracovie, Lublin, Lvov et autres villes ; chaussures de différents modèles et pointures, pour hommes, femmes, adolescentes, enfants d’âge préscolaire, bottes de soldats, bottines, bottes de paysans. en outre, on a découvert au dépôt un grand nombre de pièces de cordonnerie (semelles, semelles inférieures, talons) triées, rangées en piles et préparées pour être expédiées en Allemagne.

La commission a établi que dans ce seul camp de destruction l y avait plus de 820 000 paires appartenant à des enfants, à des hommes et à des femmes martyrisés et morts.

Dans le dépôt immense de la Gestapo, rue Chopin, à Lublin, la commission a trouvé des stocks de linge d’hommes, de femmes et d’enfants, ainsi que toutes sortes d’objets d’usage personnel Par exemple plusieurs rayons avec des pelotes de laine à tricoter, des milliers de lunettes, des dizaines de milliers de paires de chaussures pour hommes, dames et enfants, des dizaines de milliers de cravate portant la marque des différents villes –Paris, Prague, Vienne, Berlin Amsterdam, Bruxelles- des dizaines de milliers de ceintures pour femmes, dont une partie avait été triée et préparée pour être expédiée. Des peignoirs de bains, pyjamas, pantoufles, quantité de jouets, de tétines, de blaireaux à raser, ciseaux, couteaux et un grand nombre d’autres objets d’usage domestique. On y a découvert encore une multitude de valises ayant appartenu à des citoyens soviétiques, polonais, français, tchèques, belges, hollandais, grecs, croates, italiens, norvégiens, danois, ainsi qu’à des Juifs de différents pays.

Le prisonnier de guerre de l’armée allemande, Obersturmührer S.S. Ternes, en sa qualité d’ancien contrôleur des finances du camp, a déclaré : « En ce qui me concerne, je sais que l’argent et les objets de valeur saisis sur les prisonniers ont été acheminés sur Berlin. L’or prélevé sur les prisonniers était envoyé au poids. Tout ce bien, en somme volé, constituait un chapitre de recettes pour l’Etat allemand. On a envoyé à Berlin des quantités d’or et d’objets de valeur. Je suis au courant de tout cela parce que je travaillais au camp comme contrôleur des finances. Je tiens à souligner que quantité d’or et d’objets de valeur n’ont pas été portés sur le registre des recettes parce que volés par les Allemands qui confisquaient tout cela ».





VETEMENTS

Au point de vue vêtements, c’était insuffisant. De temps en temps on passait la visite et les vêtements supplémentaires à la tenue qui avait été donnée étaient supprimés. A ceux des détenus qui avaient pu se procurer par exemple des pull-overs contre les rations de pain de deux ou trois jours, on les leur retirait ainsi que tout ce qui n’était pas règlementaire, jusqu’aux vêtements de papier que certains détenus portaient sur la peau pour se préserver du froid.

On retirait les vêtements supplémentaires même aux vieillards, aux gens fatigués, aux invalides.

Le manteau était également défendu, le veston et la chemise étaient seuls autorisés.

Vous êtes engourdies par le froid matinal et rigoureux en hiver car, en cette saison, pas plus qu’aux autres, il ne vous est permis de porter un vêtement de laine.

Par des tornades de pluie, nous étions trempées et nos robes de bure devenaient des fardeaux que nous avions peine à porter.

Elles pesaient des kilos et les femmes ne pouvaient marcher.

Nous étions obligés de les tordre et de les porter toute la journée ainsi, car nous n’avions pas de feu pour les faire sécher.

Les chaussures en bois dont nous avions été pourvus provoquaient au bout de quelques jours des blessures, celles-ci ne pouvaient être soignées et il s’ensuivait des phlegmons qui entraînaient la mort dans beaucoup de cas.

HABITATION

Cinquante baraques de bois, vingt bâtiments en ciment, aménagés pour seize mille hommes constituent à proprement parler le camp de concentration.

Tous ces bâtiments sont construits selon un modèle standard. Chaque maison a environ trente mètres de long et huit à dix mètres de large. Alors que la hauteur des murs dépasse à peine deux mètres, l’élévation du toit est disproportionnée : 5 mètres environ, de telle sorte que la maison donne l’impression d’une écurie surmontée d’un vaste grenier à foin. Il n’y a pas de plafond intérieur de façon que la pièce atteint au centre une hauteur de 7 mètres ; en d’autres termes, le toit pointu repose directement sur les quatre murs. La pièce est divisée en deux par une séparation courant  dans son milieu sur toute la longueur, et présente une ouverture qui permet de communiquer entre les deux zones ainsi séparées. Le long des murs de côté et aussi le long de la séparation centrale, deux planchers parallèles, divisés à leur tour en petites cellules par des séparations verticales, ont été construits à environ 80 centimètres de distance. Il y a donc trois étages : le rez-de-chaussée et les deux planchers construits dans les murs de côté. Normalement, trois personnes vivent dans chaque cellule. Comme on en peut juger d’après les dimensions indiquées, ces cellules trop étroites pour qu’un homme puisse s’y allonger et leur hauteur ne lui permet pas de rester assis en se tenant droit, à plus forte raison de s’y tenir debout. C’est de cette façon que quelque 400 à 500 personnes se trouvent logées dans une maison du « quartier » comme on l’appelle aussi.

Nous étions 750 dans notre block qui avait 50 mètres de long et 10 mètres de large ; vu l’obliquité des parois, ce block avait 6 mètres de haut sur la ligne médiane et 4 mètres à peu près  sur la ligne latérale. L’effectif était, le 4 avril 1945, de 1 350 hommes. Or, il y avait de la place et peu, pour 936 hommes couchés, si bien que les hommes ne se couchaient guère que deux nuits sur trois. Ceux qui ne se couchaient pas, restaient assis sur les bancs ou debout. Dans certains blocks l’encombrement fut pire et on m’a donné, sans que j’aie pu le vérifier, le nombre de  2 100 personnes qui, certaines nuits, furent entassées dans des blocks de capacité identique.

L’atmosphère était irrespirable.

A notre arrivée, les dortoirs nous ont paru très bien : lits bien alignés et sur chaque paillasse une courte pointe bleue-blanche, c’était presque coquet. Mais hélas ! notre contentement fut de courte durée ; en soulevant la courte pointe nous avons constaté que les paillasses et couvertures grouillaient de vermine. Ma couverture à moi était même pleine de matières.

On couchait sur les matelas remplis de copeaux de bois.

Nous étions 10, 11 et 12 par travées de 4 mètres de large sur 1m.85 de long et 1m.06 de hauteur (ce dernier chiffre approximatif). La tête ce chaque bagnard reposait sur les pieds de son voisin.

On manquait de place pour y dormir sur le dos.

Ceux qui voulaient se retourner la nuit, devaient frapper leurs camarades pour qu’eux-mêmes se changent. Nous couchions en sardines, tête bêche et sur le côté.

Les femmes n’avaient plus leurs règles ; sur 10 cadavres de femmes on a constaté que 9 avaient les ovaires desséchés du fait que les boches ne voulaient pas qu’elles dorment allongées ; elles étaient jusqu’à douze et treize cents.

Les femmes couchaient jusque dans les w.c., et même dehors, parfois par 32° au-dessous de zéro.

Le camp pouvait recevoir à la fois de 25 000 à 40 000 personnes. Il y eut des périodes où l’on y enregistrait jusqu’à 45 000 prisonniers. Les internés de ce camp ne formaient pas un contingent stable.

Le camp renfermait des prisonniers de guerre de l’ancienne armée polonaise, capturés dès 1939, des prisonniers de guerre soviétiques, des citoyens de Pologne, France, Belgique, Italie, Hollande, Tchécoslovaquie, Grèce, Yougoslavie, Danemark, Norvège et d’autres pays.

On comptait, parmi les prisonniers, quantité de femmes, d’enfants et de vieillards. Parfois les détenus formaient des familles entières. On trouvait des enfants de tout âge, y compris des tout-petits.

                                                NOURRITURE       

La nourriture était au-dessous du minimum vital.

Pas assez pour vivre et top pour mourir.

Le matin à 7 heures, distribution de café : de l’eau noire toujours faite avec de la neige fondue, c’est tout.

Les repas sont loin d’être fameux ; feuilles d’ortie, de betteraves, des rutabagas, un peu de patates, un morceau de pain. 250 grammes le soir avec un semblant de marmelade ou un ersatz de fromage blanc, voilà pour la nourriture.

Le pain était composé de 40% de fécule de pommes de terre, 25% de farine de châtaignes, 20 à 25% de farine d’orge et le reste était de la sciure de bois amalgamée.

Les rations de pain étaient extrêmement variables, allant de 150 à 250 grammes, ce qui était énervant, car nous ne savions jamais comment nous devions le manger.

La nourriture était infecte.

Même dans la soupe il y avait des légumes avariés ce qui provoquait de nombreuses dysenteries.

Il était également très courant de mêler à la soupe de l’interné un produit pharmaceutique qui lui donnait la dysenterie et provoquait de grosses pertes de sang. Tout remède était impuissant.

Souvent le manger du soir était froid car il était déjà porté vers 4 heures dans les baraques alors que l’appel durait quelquefois jusqu’à 18 heures et même plus longtemps.

La soupe restait si longtemps dehors qu’elle se transformait en bloc de glace. A ce moment-là seulement elle était servie.

Il était interdit d’avoir un couteau et à un certain moment nous fûmes privés de cuillères. Nous étions alors forcés de laper notre soupe.

Les uns avaient une assiette, les autres une boîte de masque à gaz ou boîte de conserves toute rouillée. Chacun mangeait dans des récipients invraisemblables.

Tous les colis que nous recevions étaient confisqués et l’on ne nous remettait que les emballages vides.


Pendant les quatre mois que j’y suis restée on n’a rien reçu de la Croix-Rouge.

Aucun paquet n’est jamais parvenu aux prisonniers.

J’ai vu arriver des colis de la Croix-Rouge Française avec la mention « pour l’homme de confiance des internés français ». Les S.S. nous ont fait observer qu’il n’y avait pas d’hommes de confiance des internés français et que, par conséquent, ils avaient le droit de disposer des colis comme ils l’entendaient, ce qu’ils firent d’ailleurs.

Tous nos colis nous étaient régulièrement volés. Nous voyions les « oberherrin » mangeant des produits qui venaient de France et nous en devinions la provenance. Dans les poubelles nus retrouvions les boîtes à sardines vides et les empaquetages des petits biscuits rectangulaires fabriqués chez nous.

Les « offizierinen » vendaient sous nos yeux aux ouvriers civils de l’usine des paquets de denrées alimentaires prélevés sur nos rations.

Théoriquement les rations indiqués sont celles que le prisonnier recevait mais pratiquement une bonne partie en était volée avant qu’elle ne fût réellement distribuée.

En outre, on perdait une bonne partie du café, de la soupe ou du casse-croûte car c’est toujours au pas de course que nous recevions notre nourriture. Il faut tenir d’autant plus compte du fait qu’il fallait éviter les divers gardiens qui jalonnaient le chemin et qui nous donnaient toujours des coups de crosse ou de pieds. Pour les jeunes cela allait encore, ils étaient lestes et savaient éviter ces divers écueils sur leur chemin,  mais il y avait des vieux, des estropiés, etc….. qui devaient faire tout comme les autres. C’est sur ces malheureux que s’abattait toute la bestialité de cette horde diabolique.

Pour toucher nos repas nous devions passe en file indienne, sous une grêle de coups de bâton. On nous sert cette eau bouillante si bien que nous ne pouvons porter notre gamelle sans en renverser et, comme nous n’avons pas le droit de marcher, il faut toujours courir, c’est quelques coups de plus sur nos côtes et presque plus rien dans nos gamelles.

La soupe et la tisane étaient perçues dans des récipients d’une contenance de 50 litres. Ces récipients vides, semblables au modèle de marmite norvégienne utilisée dans l’armée française, pesaient environ 30 kilos ; pleins, ils faisaient 50 kilos sans couvercle.

Pour la tisane du matin ou du soir, 7 marmites étaient nécessaires ; pour la soupe il en fallait 14. Ces marmites sont difficilement maniables, deux ou quatre personnes peuvent les porter avec difficulté, d’autant plus qu’il fallait faire attention pour ne pas se brûler, vu que les marmites étaient dépourvues de couvercles – ceci intentionnellement. Ces malheureuses essayaient bien de régler leur pas pour limiter au strict minimum les chocs afin d’éviter les éclaboussures brûlantes de la tisane ou de la soupe mais cela était bien difficile, d’autant que le chemin à parcourir était parfois assez long (pour les baraques éloignées les cuisines étaient distantes de 1km500) et par une route boueuse et glissante, pleine de fondrières ou par endroits on s’enfonçait dans la boue jusqu’aux genoux. C’était un véritable supplice. Lorsqu’elles ralentissaient leur marche, une femme S.S. ou un S.S. rappelait sa présence par quelques coups de gourdin. Résignée, la plupart se raidissaient avec courage mais leur état de santé souvent ne répondait pas à leur désir de vaillance. Alors elles tombaient évanouies soit sous les coups, soit exténuées. Leur chute avait pour conséquence le renversement de la marmite qu’elles portaient. La soupe était répandue, c’était là tout le but recherché par les Allemands. Le contenu n’étant pas remplacé, toute la collectivité en souffrait car il y avait une répartition sur l’ensemble et la ration s’en trouvait diminuée. Comme cet incident se renouvelait souvent, la ration normale, déjà insuffisante, se trouvait réduite et il résultait un affaiblissement plus rapide.

C’était toute une histoire pour obtenir une louche de soupe. Sur le grand nombre qui arrivait, une centaine seulement l’avait. Les autres étaient chassés à coups de pied et de poing.

Pour avoir notre repas, il fallait faire la queue dans la cour, sous la pluie et le froid, et attendre parfois une heure et demie avant d’être servies.

Pour aller chercher notre soupe nous devions exécuter les ordres des sous-officiers qui nous disaient de nous mettre en ligne à 150 mètres du bouteillon et de venir en rampant jusqu’à lui. Lorsque nous arrivions, ils nous commandaient de faire demi-tour et de revenir à cloche-pied, le tout accompagné de coups. Nous ne savions comment nous caser pour manger notre soupe, nous allions dans les couloirs ou les cabinets.

La première fois que je suis allée chercher ma soupe, j’ai dû m’y rendre à quatre pattes étant dans un état de faiblesse extrême.

Lors de la distribution de nourriture, les scènes suivantes se passaient presque journellement : a) si la colonne se tenait trop près du distributeur, le surveillant donnait des coups généralement avec un gros bâton ou une latte sans regarder où il tapait (si la colonne était trop éloignée du distributeur, la même scène se répétait pour le motif inverse) ; b) si, par exemple, un nouvel arrivant avait le malheur de sortir un peu la tête du rang pour regarder comment il devait s’y prendre pour recevoir sa ration, c’était encore un motif pour taper dedans. Généralement le surveillant prenait le fautif par les cheveux, lui cognait la tête contre le mur de la baraque, lui donnait des coups de pieds et le renvoyait sans lui donner à manger.

En raison du surpeuplement, les cuisines insuffisantes, n’arrivaient plus à faire la soupe, nous n’en avions plus qu’une par jour.

Il arrivait souvent que l’on ne donnait rien à manger aux internés pendant des jours et ils ne recevaient alors qu’une faible partie des rations qui leur étaient dues.

Les enfants étaient constamment tiraillés par la faim. Dès que la distribution était faire, ils n’avaient qu’un désir, manger. Or, il leur était interdit de manger pendant le rassemblement de l’appel. Si pour un adulte il est difficile de résister à la tentation de manger lorsque l’on tient un morceau de pain et que l’on a faim, c’est terrible pour un enfant. Une femme S.S. les surveillait et, tous les trois ou quatre jours, ces pauvres petits se faisaient prendre en train de manger. Immédiatement elles étaient sorties du rassemblement, leur nourriture leur était retirée pour la journée et elles étaient tout de suite punies de la façon suivante : elles étaient exposées en ligne, face au soleil, à genoux, une grosse pierre sur la tête, les bras levés avec dans chaque main un brique ou un pavé. Elles restaient dans cette position jusqu’à la fin de l’appel, parfois deux ou trois heures, jusqu’à épuisement.

Nous ne pouvions pas dormir parce que nous avions faim.

Affamées, nous nous jetions sur les épluchures qui traînaient dans la boue, sur des trognons abandonnés qui faisaient nos délices. Pour montrer à quel point nous étions affamées ; un jour on nous avait envoyées défricher un champ de colza, nous avons mangé du colza. Après notre départ, on aurait dit qu’une nuée de sauterelles s’était abattue sur le champ.

Les prisonnières mangeaient l’herbe au fur et à mesure qu’elle poussait.

Notre faiblesse était telle que lorsque nous fûmes enfin délivrés de cet enfer, un grand nombre d’entre nous mourut encore de faim et d’épuisement.

Les chirurgiens américains signalèrent que les corps des adultes ne pesaient que 60 à 80 livres (28 à 36 kilos). Ils avaient, dans la plupart des cas, perdu 50 à 60% de leur poids normal et avait également diminué de grandeur.

Dans tous les cas d’autopsie il a été constaté un état de dégénérescence du muscle cardiaque, dégénérescence jaune du parenchyme hépatique, une disparition des plis de la muqueuse gastrique intestinale.

L’intestin présentait l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette chez les détenus atteints de diarrhée chronique observée et connue au camp sous le nom de « Durchfall » Contrairement à ce qu’on observait dans les autres camps, la dysenterie bacillaire n’a pas fait ses preuves et la conclusion est que la diarrhée « Durchfall » du camp était due à la pauvreté de l’alimentation en protéines (matières albumineuses, œufs, viande, etc.).

Les effets de ce régime étaient scientifiquement contrôlés. A chaque arrivage on pesait es détenus pour établir le poids moyen de chaque lot de prisonniers. Périodiquement, on les repesait pour constater leur amaigrissement. Les poids moyens du camp, faisaient l’objet d’un compte rendu sur modèles imprimés envoyés périodiquement à l’autorité supérieure.

Les rations données aux prisonniers devaient les amener à la mort par amaigrissement et inanition.

Nous avons pu constater que l’un des camps, très proche du nôtre, était en effet un camp où l’on faisait mourir les gens de cette façon.

Les gens étaient constamment affamés ; on constatait l’épuisement en masse des détenus et la mortalité due à l’inanition. On mangeait la charogne, on dévorait les chats et les chiens. La plupart des internés n’étaient que des squelettes ambulants tendus de peau, ou bien ils étaient exagérément gros par suite de l’enflure et de la tuméfaction causée par la faim.

M.M., professeur au Collège de France, est mort littéralement de faim. Je l’ai vu, étant préposé à la corvée de lavage des gamelles, essayer de récupérer un peu de nourriture en grattant avec ses doigts le bord des gamelles.

Un Français qui habitait près de la place de la République, ayant servi dans la Légion étrangère, père de deux enfants, mutilé, ayant plusieurs blessures sur le corps, est mort de faim.

J’ai vu que les prisonniers de guerre russes, n’étant presque pas nourris, en étaient arrivés à un tel point d’inanition qu’ils enflaient et ne pouvaient même plus parler. Ils mourraient en masse.

Des cas de cannibalisme se sont produits.

La détresse des détenus était telle que certains dépeçaient les cadavres, faisaient cuire les morceaux et les mangeaient …. Je les ai vus de mes yeux. On voyait des cadavres avec un morceau de cuisse, le cœur, les testicules (c’était très recherché) qui manquaient.

A suivre -Hygiène etc.
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