mercredi 22 décembre 2010

TONIO (nouvelle de Jean-Pierre PROPHETE)






Quelques jours... ça ne faisait que quelques jours que Tonio s'affairait entre quatre murs sales, tachés de sang, dans ces abattoirs de Séville.
Un boulot pas très valorisant certes, mais qui avait au moins le mérite de le sortir du désespoir dans lequel il s'était enlisé de plus en plus profondément. Il réapprenait à vivre, à redresser modestement sa tête d'homme.

Ce qui l'avait surpris au premier abord, c'était l'odeur, particulière, qui vous pénètre par tous les pores, s'incruste dans les tissus et ne vous quitte plus, mélange de sang, d'urine, de graisse et de merde... et puis il y avait par dessus tout cette odeur de mort qui planait dans tous les coins. Celle-là il la connaissait depuis longtemps. Il avait réussi à se l'apprivoiser. Mais le pire, c'était surtout ce sol, ce sol traitre, glissant, comme savonné par un larbin zélé... une vraie patinoire.
Regarder où l'on met les pieds... – enfin les pieds... le pied plutôt, et surtout cette foutue prothèse qui lui servait de jambe droite et qui pouvait à tout moment lui jouer un sale tour.
Rester debout, rester digne, éviter de s'aplatir comme une serpillière usée... éviter les rires que ne manquerait pas de déclencher chez ce nino qui l'accompagnait, la vue de ce pathétique « payaso» essayant vainement de se redresser en agitant désespérément son pilon... la honte ! … Rester digne... toujours !


Des clameurs extérieures, suivies de crépitements de poêle à frire l'arrachèrent à sa morosité. Les arènes toutes proches étaient en ébullition.
Nino ! Tu es prêt ? Le premier toro ne va pas tarder à arriver, et à mon avis il va lui manquer une oreille ou peut être les deux...
Et peut être aussi la queue Tonio
Y el rabo tambien nino, porque no ?

Les crépitements redoublèrent.
Ça devait être bien pensa Tonio
C'était la première fois depuis qu'il avait pris ses nouvelles fonctions qu'avait lieu une corrida et c'était la première fois aussi que, par la force des choses, il n'y était pas.
Et maintenant, pour la première fois aussi, il allait voir arriver des toros morts sans les avoir vus combattre. Il pourrait les caresser, leur tâter les cornes, juger l'estocade... Piètre consolation peut être... mais retrouver cette odeur, retrouver ce contact...
Ce contact...
Il s'assit, les mains sur les tempes
C'était... il y a longtemps c'était... hier !



Séville l'avait vu naître en 1831, le 6 février exactement. Voir le jour à Séville, c'était déjà tomber dès le berceau dans le temple de la tauromachie. Comment ne pas être « aimanté » par les toros ? Il n'avait pas opposé de résistance particulière à ses penchants naturels... Tout jeune il voulait être torero, il serait torero... Il fut torero, lui, Tonio, devenu obscur manoeuvre dans ces abattoirs sans joie.
Certes l'apprentissage fut difficile. Il fallait être comme un roc, endurer bousculades et cornadas. N'avoir qu'une idée en tête. Toreer, toreer le plus possible, ce qui n'était pas évident, les ganaderos n'étant pas forcément enclins à l'indulgence envers ces « maletillas », ces va-nu-pieds, qui faisaient des kilomètres avec un quignon de pain et un baluchon de forture pour s'essayer face à des torillons la nuit tombée faute de participer à des tientas. Mais à force de volonté et d'expériences pas toujours heureuses, il avait su, faute de mentor, se forger tout seul un solide bagage et une réputation naissante, qui lui permirent d'intégrer bientôt la quadrilla du maestro Juan Lucas Blanco, avec qui il allait laisser pousser ses ailes qui lui permettront par la suite de se lancer dans une carrière de matador.

Il réalisa son rêve en prenant l'alternative le 30 octobre 1853 à Las Ventas, avec pour parrain le fameux Torero Cuchares. La carretera était alors Avenue vers des lendemains qui ne tardèrent pas à chanter.
Cette envie qu'il avait, cette faim de triompher, lui permirent d'aller de succès en succès.
La gloire le guettait, la gloire l'a saisi...
Existence fastueuse... la fête, les femmes, l'argent... cet argent toujours rêvé, mais devenu accessible puisque tombant comme pluie par temps d'orage... cet argent que l'on s'empresse de dépenser sans compter... vivre sans entrave, profiter, profiter pleinement de l'instant présent sans penser aux lendemains...

En 1857, il ne fit pas moins de quarante corridas.
Mais, la couronne de laurier a beau être agréable à porter, elle n'en est pas moins fragile et il en fit l'expérience en ce 1er juin de cette année, où, toreant à la Plazza de Puerto de Santa Maria, son compagnon de cartel, le Sévillan Manuel Dominguez, se fit grièvement blesser, après avoir été balloté comme une poupée de chiffons. Il en gardera toujours un souvenir cuisant, comme une blessure dans sa chair qui ne cicatriserait pas. Mais bon … on essaie de mettre les mauvais jours au plus profond de soi-même, avec le mouchoir par-dessus, si on ne veut pas sombrer... c'était... il y a …





Ensuite, il y a eu le défilé des grandes plazzas, Madrid, Séville... où il laissa son empreinte avec des succès retentissants.
Et puis, ce satané 7 juin 1869 ! Ça devait être un grand jour à Las Ventas, avec à l'affiche Lagartijo et Frascuelo, les coqueluches du moment. On avait mis les petits plats dans les grands, la foule se pressait dans une ambiance festive. Du vrai bonheur... sauf que les toros de Vicente Martinez laissaient de prime abord dubitatif quant à leur éventuelle collaboration... Pero, asi es... verremos !
Putain de journée en effet.... gravement blessé, on dut l'emmener précipitamment. Le sang pissait abondamment de sa jambe droite lacérée, et il fallut l'allonger vite fait sur le lit de l'infirmerie. Le chirurgien fit ce qu'il put pour rafistoler les chairs, mais resta sceptique... la blessure n'était pas belle à voir, elle avait absorbé des saletés... ça se présentait mal...
En effet, une infection ne tarda pas à se déclarer, et il fallut se résoudre, la mort dans l'âme, à recourir à l'extrême... trancher, au propre comme au figuré, dans le vif du sujet.
La scie, acérée pour la circonstance dut alors faire son office. Le maestro, à qui on avait fait ingurgiter une rasade d'alcool fort, serra les dents sur son cigare. Ne pas pleurer... rester digne... rester maestro quoi qu'il arrive, au delà de toutes les souffrances...
Mords Tonio, mords, mords à pleines dents... il n'y aura peut être pas de lendemain... mords ce cigare, mords !...

Cette indicible souffrance endurée les dents serrées sur le « puro », ce bruit qui te remplit la tête et te fait vibrer le corps entier lorsque la scie attaque les chairs, lorsque la scie attaque l'os, lorsque tu t'abandonnes aux mains d'on ne sait qui, tellement tu es désemparé, un rien parmi les riens, un rien qui préférait mourir, un rien qui s'évanouit... Et puis ce réveil dans la souffrance qui te fait réaliser que tu n'as plus qu'une jambe... Ne pas pleurer, rester digne surtout, rester digne jusqu'au bout, toujours, jusqu'au bout de la nuit... jusqu'au bout de ta nuit...

Un pharmacien, par on ne sait quel arrangement, avait pu récupérer ta jambe et l'avait exposée dans son officine. Geste de commerçant, geste d'aficionado ? Les deux ? En attendant, devenue objet de curiosité pour certains, objet de dévotion pour la majorité des autres, on venait bien sûr des alentours, mais aussi de loin et même un peu plus pour voir la « pierna derecha » de l'idole déchue, trempant dans son enveloppe de verre. On achetait une potion quelconque, pas chère, dont on savait pertinemment qu'elle ne servirait à rien, pour se donner une bonne excuse, une bonne conscience, et ne pas être taxés de voyeurs malsains, et on repartait à pas lents devant ce membre devenu inutile d'un demi-dieu crucifié.
Par une curieuse coïncidence, dont la vie à quelque fois le secret, la rue où se tenait la pharmacie se nommait « la Calle del Desangano », la rue de la Désillusion.
Avoir ses propres reliques de son vivant hombre, il faut le faire...


Le public, ton public reconnaissant, « les aficionados a los toros » amis ou inconnus, ont tenu à te rendre un hommage mérité. Tu t'en souviens maestro de cette marque de ferveur que tu gardes comme une perle rare incrustée à jamais dans le coeur... Le 31 octobre 1869 à Madrid, on t'a fait faire une « vuelta » mémorable dans ces arènes qui t'ont vu triompher... ces cris qui scandaient « torero, torero... » et ta cuadrilla qui ne cherchait même pas à cacher ses pleurs.
Un grand hommage pour un grand torero.
Ce devait être un point final, le point sur le i du mot fin d'une brillante carrière... mais non … ta fierté, ta hargne de rester toi, de rester torero, d'essayer encore et toujours, contre vents et marées, t'a fait oser remettre l'habit de lumière en faisant fi des conseils de tes proches, et te produire de nouveau dans des arènes... tu as osé le faire, hombre, et avec ta prothèse, plaza de Badajoz les 14 août 1871, et ensuite à Valencia, et puis à Séville, chez toi... tu as eu ce courage là Tonio...

Mais reconnais, que n'avoir qu'une jambe valide, il fallait la conserver, la cacher devant le toro, sous peine de prendre encore un mauvais coup et devenir comme un homme tronc coupé de ses racines.
Alors progressivement, le public t'a boudé. On ne venait plus voir l'idole d'hier, mais celui qui était devenu à son corps défendant « la pata a la John Silver » des plazas ibériques, diminué physiquement et moralement. Cette rage qui t'avait habité pendant des années, n'y était plus. Tu étais blasé, déçu, meurtri dans ta chair et dans ton orgueil. Tes admirateurs d'hier se sont peu à peu détournés de toi, jusqu'à t'abandonner à une coupable solitude.
« Asi es la vida »... Lorsqu'on tutoie le ciel, plus dure est la chute, n'est-ce pas, toi Icare aux ailes écarlates... On a tôt fait de te remiser dans la valise des souvenirs enfouis. La gloire est éphémère hombre...


Et maintenant... plus d'honneur, plus d'argent... l'oubli... c'est pour cela que tu es là aujourd'hui Tonio que tu essaie de rester vertical sur ce qui ne ressemble pas, même de loin, au sable des arènes...
Les clarines se sont tues, et les clameurs aussi... asi es !





- Oh Tonio, tu dors ? Le toro arrive !
Tonio sortit de ses pensées. Effectivement le toro arrivait... cette odeur qui t'a suivie hombre... tu la retrouves.... ce poil que tu carresses, tu le connais... laisses toi aller Maestro... laisses toi aller …. Quieto ! Quieto ! … Sents, touches... retrouves maintenant ce qui a été ta vraie vie, abandonnes toi...

Dis-moi, au fait Tonio, … ça ne fait que quelques jours que je te connais, je pense que nous nous entendons bien non ?
Bien sûr Nino... que pasa ?
Je ne connais pas encore ton vrai nom …
Qu'est-ce que ça peut te faire ? … c'est important ?
Oh, moi tu sais, je dis ça comme ça …
Alors c'est parfait !

Tonio prit son couteau, et se dirigea lentement vers la dépouille encore chaude du toro sans oreilles. Une larme soudain coula sur sa joue, en sinuant jusqu'à la commissure des lèvres.
Alors, il tourna son visage vers ce petit bout d'homme, et, réprimant un sanglot... Je m'appelais EL TATO nino... Je m'appelais … EL TATO....
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