samedi 18 septembre 2010

Les corbeaux sont les gitans du ciel par Alexandre ROMANES-



Dans les tribus gitanes et tsiganes, les hommes et les femmes ont un sentiment d’injustice, une injustice qui vient de loin. Louis XIV avait envoyé son armée pour anéantir une tribu gitane qui se promenait dans l’ouest de la France. Ils ne l’ont jamais trouvée.
Bien avant que la Seconde Guerre mondiale ne commence, la France n’avait pas encore été envahie par l’armée allemande, le gouvernement de la France avait construit des camps pour interner les Gitans et les républicains espagnols. Quand vous allez du côté de Barcelone et qu’ils reconnaissent votre accent français, ce n’est pas, encore aujourd’hui, la meilleur entrée en matière qui soit.
Mon père est né avant la Première Guerre mondiale, son père avait une petite roulotte en bois tirée par un cheval. Mon père disait : « Dans tous les villages que l’on traversait, on nous jetait des pierres. Les seules personnes qui nous défendaient, c’était les aristocrates, les maîtres d’école et les gens d’église ». Mes grands-parents avec leur fille dormaient dans la petite roulotte, mon père avec ses frères dormaient dehors. Et mon père ajoutait : « On était heureux ». Ils l’étaient probablement autant qu’on peut l’être car les conventions stupides du XIXème siècle ne les atteignaient pas, et surtout ils avaient de l’espace.
Puis la Seconde Guerre mondiale est arrivée et le désastre s’est enclenché. Nous avons d’abord été déportés puis exterminés, comme nos frères de misère, les juifs, les homosexuels et les fous. Jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, économiquement, nous ne sommes pas malheureux car nous faisons des lames pour les couteaux et les épées ; et nous faisons le commerce des chevaux. Nos chevaux étaient magnifiques et nous vivions à la campagne. Après la Première Guerre mondiale, le fusil a remplacé les lames, le camion et la voiture ont remplacé le cheval. L’essentiel de notre activité économique n’existe plus. Et, pis encore, les campagnes se vident au profit des villes et, pour notre malheur, nous suivons le mouvement.
Le virage du XXème siècle, nous l’avons raté. On peut dire que nous avons été droit dans le mur. Pas seulement parce que la base de notre activité économique a disparu, mais il y a aussi notre mentalité. La réussite sociale, la mode, le sport, les vacances, les diplômes, être patron ou employé, être le premier, le plus beau, le plus riche, le plus puissant, ça n’a pas de sens pour un Gitan et pour un Tsigane. Un vieux Gitan me disait : « En 1939, on m’a enrôlé de force dans l’armée française, mais j’ai quand même réussi à déserter ». Quand je lui ai demandé pourquoi, il m’a dit : « Comment un homme peut-il tuer un autre homme qu’il ne connaît même pas ? »
Aujourd’hui, les problèmes sont différents. Pourquoi devons-nous être contrôlés en permanence ? Si je vais avec ma voiture et ma caravane de Lille à Marseille, je suis contrôlé cinq ou six fois dans la journée. Pourquoi faut-il un permis de conduire spécial pour tracter une caravane de 6 mètres ? Les gens qui partent en vacances ont des caravanes de 3 ou 4 mètres, et là, bizarrement, pas besoin de permis. Mais les caravanes de 3 ou 4 mètres sont achetées par des « non-gitans ». Quand il y a un terrain vague loin des habitations, on nous interdit de l’occuper, pourquoi ? Ça dérange qui ? Nous n’avons toujours pas de carte d’identité. Il y a ce qui a été pudiquement appelé « les aires de stationnement pour les gens du voyage ».
Pourquoi devons-nous être parqués comme des animaux ? Ces endroits sont presque toujours situés entre l’autoroute et la décharge municipale. On nous dit : « Vous êtes des voleurs ». La France a pillé la moitié du continent africain. On ne dit jamais que les français sont des voleurs. Je suis dans un restaurant à côté du cirque, un homme engage la conversation avec moi, et, comme il est sympathique, nous parlons très librement. Il me dit : « Dites-moi la vérité, vous les Gitans et les Tziganes, est-ce que vous êtes vraiment terribles ? » Je lui dis que oui, mais j’ajoute : « Vous les gadjos, vous êtes plus terribles que nous ». Le gars me demande de m’expliquer. Je lui dis : « Vous avez inventé deux guerres mondiales, les chambres à gaz, la bombe atomique, l’Inquisition,, la colonisation, l’ordinateur… ». « Arrêtez ! », me répond-il. « Je suis d’accord avec vous, nous sommes plus terribles que vous ».
Je connais quelques ministres et quelques députés de bonne volonté. Quelques-uns ont de l’écoute, mais ils sont rares. La plupart des gens qui sont bardés de diplômes et qu’on appelle l’élite n’ont pas d’écoute. Est-ce que ces gens se trouvent très bien, c’est-à-dire supérieurs à tout le monde ? Un vieux Tsigane me disait récemment à propos des gens de pouvoir : « Ce n’est pas parce qu’il ne faut pas écouter tout le monde qu’il ne faut écouter personne ». Le violoniste Yehudi Menuhin affirmait : « Un jour, dans ce monde moderne, plus personne ne saura allumer un feu. Heureusement qu’il y aura des Tsiganes ».
Les hommes et les femmes qui gouvernent l’Europe et qu’on appelle l’élite ne sont ni bienveillants ni prévoyants. Comme me disait récemment une vieille Tsigane : « Pour moi, l’élite, ce sont les hommes et les femmes qui ont du cœur ». Le cœur est-ce que ce n’est pas ce qui manque le plus aujourd’hui ? Est-ce que la société européenne ne va pas de plus en plus vers l’inhumain ? Être le premier, écraser tout le monde, c’est là que va le monde. Tout ça n’est peut-être qu’une question de goût, sauf que le goût s’est effondré dans ce pays.
On accuse les Gitans d’avoir de belles caravanes. Ça ferait sûrement plaisir à beaucoup de monde si toutes les caravanes gitanes étaient délabrées. Et si on avait de la morve au nez, ce serait encore mieux ! Ce que les sédentaires ignorent, c’est que quand un garçon et une fille se marient, les deux familles et les amis se cotisent pour leur acheter une caravane. Et en plus ils prennent un crédit. La plupart des Gitans français travaillent. Les Tsiganes qui viennent de l’Est pourraient faire des travaux que les Français ne veulent plus faire. Ils ont le droit d’être en France, mais ils n’ont pas le droit de travailler. Ils sont condamnés à la mendicité, qui est interdite elle aussi. À l’âge de 20 ans, j’ai quitté ma famille qui avait un grand cirque et, pour subsister, je faisais mon numéro de cirque dans les rues de Paris. Jusqu’au jour où ça a été interdit…
Pour faire de la musique dans le métro parisien, il faut une autorisation. Si vous jouez mal, on vous la refuse. Mais si un homme tend la main vers vous, c’est qu’il n’a pas d’autre solution. La RATP fait une différence entre les mendiants qui ont du talent et ceux qui n’en ont pas. Quand il ne m’a plus été possible de faire mon numéro dans la rue, j’ai rempaillé des chaises que me donnaient plusieurs brocanteurs. Jusqu’au jour où l’on ne m’a plus rien donné. Les chaises partaient en Asie pour être rempaillées à moitié prix. Le monde moderne a supprimé tous les petits métiers. Aujourd’hui, il faut des diplômes pour être balayeur. Sauf que les diplômes, nous n’en voulons pas. Être médecin, architecte, avocat, contrôleur du métro ou caissière de supermarché, ça ne nous attire pas. Et nous contestons la durée des cours et l’enseignement donné dans les écoles.
Le gouvernement déclare la guerre à la délinquance. Une annonce de plus. Si on veut vraiment s’attaquer à la délinquance, c’est très simple, il faut qu’il y ait de la justice. Dans un monde où les riches sont de plus en plus riches et les pauvres de plus en plus pauvres, c’est bien la preuve qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. La société occidentale va mal, et ce n’est pas en tapant sur les plus pauvres et les plus faibles que la société ira mieux.
Il paraît que pour la plupart des gens nous devenons ce qui nous entoure. Si c’est vrai… c’est terrible. Il paraît que les français regardent les programmes de télévision plusieurs heures par jour. Si on voulait abrutir un peuple, on ne s’y prendrait pas autrement. À l’âge de 8 ans, j’ai fait trois écoles en six mois. Je ne me suis jamais assis sur le banc. J’ai appris à lire et à écrire à l’âge de 20 ans. J’étais amoureux d’une Française (non gitane), elle a eu la gentillesse de m’apprendre. Aujourd’hui, je dirige avec mon épouse, une Tsigane roumaine, un petit cirque et je joue du luth baroque. Le baroque français est pour moi ce qu’il y a de plus beau en musique et je viens de publier mon troisième recueil de poèmes, « Sur l’épaule de l’ange », aux Éditions Gallimard. Nicolas Sarkozy a lancé la discussion sur l’identité nationale. J’ai envie de lui dire : « Monsieur le président, commençons d’abord par défendre la langue française. Moi qui suis gitan et qui n’ai pas été à l’école, je parle moins mal le français que vous ». Je n’ai pas remplacé le mot travail par le mot « job ». L’identité nationale, je pense que c’est être à l’aise dans ce pays, respecter ses lois, connaître l’Histoire de France dans ses grandes lignes, mais surtout ses artistes : peintres, musiciens, poètes…
On nous dit : « Vous avez des droits et des devoirs ». Nous sommes d’accord avec ça. Mais, qu’on soit gitan ou pas, tout le monde dans ce pays est d’accord pour dire qu’il y a des lois qui ne sont pas respectables. Et pourquoi des millions de Français ne sont pas représentés à l’Assemblée nationale ? La dernière loi, une de plus, pour interdire la fessée… C’est dommage, car il y a des responsables politiques de gauche et de droite qui en mériteraient une bonne, de fessée !
Alexandre Romanès, Créateur avec son épouse Délia du Cirque Romanès. Né en 1951, il publie des poèmes chez Gallimard (dernier ouvrage paru : « Sur l’épaule de l’ange »).
Le Nouvel Observateur N° 2387 du 5 août 2010
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