jeudi 13 juin 2013

Camps de concentration - Libération -





LIBÉRATION

Évacuation du camp.

La chambre à gaz a été démolie de nuit. Les Allemands l’ont fait sauter.

Ils firent également sauter à la dynamite les fours crématoires de façon à dissimuler leurs crimes. Il ne reste que quelques ruines des fours et l’emplacement où les Allemands jetaient les cendres.

On a demandé aux infirmiers de travailler à brûler les documents. J’ai assisté à tout cela, les S.S. derrière le dos.

Le 18 janvier 1945, tout le camp, c’est-à-dire l’administration, les internés, les ouvriers étrangers, etc…. reçurent l’ordre de se préparer à l’évacuation.

Les S.S. sont devenus enragés. Ils descendaient tous ceux qui se trouvaient devant eux dans la cour. Trente d’entre nous qui s’étaient évadés dans la rue ont été recherchés par les S.S., et ont été retrouvés. Les S.S. sont rentrés au camp. Ils les ont mis contre le mur et les ont fusillés tous les 30. Ils ont encore tué environ 160 personnes. Ils sont partis et sont revenus deux heures après. Ils ont encore tiré sur une centaine de prisonniers. Quelques blessés suppliaient qu’on les achève. Les S.S. leur tiraient 3 balles dans la tête. Les S.S. ont jeté une grenade sur l’hôpital à travers les fenêtres. Nous nous sommes couchés par terre et personne n’a été blessé. Le garage a commencé à prendre feu mais nous sommes arrivés à maîtriser ce commencement d’incendie.

Dans l’après-midi, les S.S. ont mis le feu aux baraques où se trouvaient les détenus et ceux qui essayaient de fuir étaient abattus.

Il faut se souvenir que sur 1 200 détenus qui quittèrent Compiègne le 17/8/44, 66% étaient décédés. Un nombre important a trouvé la mort au cours des opérations d’évacuation du camp les 8 et 10 avril 1945.

Les déportés juifs sont partis d’abord, ensuite les voleurs et les criminels de droit commun et finalement les détenus politiques dont un grand nombre de Français.

La mine a été évacuée le 19 janvier 1945 dans l’après-midi et nous sommes partis à pied au nombre de 2 000 dans la neige.

Dès la sortie du camp, l’assassinat a commencé. Les gens qui s’écartaient des lignes extérieures de la colonne étaient immédiatement abattus. Il en était de même des traînards et des malades qui ne pouvaient suivre.

Nous n’étions pas en marche depuis un quart d’heure que nous entendîmes une mitraillette : c’étaient des Juives qui avaient été exécutées.

Nous fîmes 50 kilomètres à pied sans relâche, sans repos. Ensuite, nous nous reposâmes quelques heures.

Cette marche ininterrompue de 50 kilomètres, je ne l’oublierai jamais. On marcha toute la nuit.

Les routes nationales étaient interdites à notre convoi pour faciliter la circulation des convois militaires. Nous avons pis un chemin recouvert de 50 centimètres de neige. La marche était très pénible et nous nous tordions les pieds.

Ceux qui devaient faire un besoin naturel devaient courir en avant de la colonne pour se mettre sur le côté de la route et être habillés de nouveau au moment où arrivait la fin de la colonne sans quoi ils étaient tués immédiatement.

Nous avons marché pendant vingt-quatre heures consécutives. A Peiskreschen, il y avait un hangar qui ne pouvait à peine contenir 1 000 personnes. Les S.S. nous ont fait tous rentrer dedans. On était empilés les uns sur les autres et il fallait rentrer car ils tiraient des coups de mitraillettes sur nous. On s’est mis les uns sur les autres. Beaucoup de ceux qui étaient dessous sont morts étouffés. Il y eut plusieurs centaines de cadavres.

Certains ont marché 8 jours et 8 nuits en plein hiver, au mois de janvier, ayant reçu en tout et pour tout 2 fois du pain sec, 2 rations journalières sans eau à boire.

Nous avons marché durant 52 jours. Nous recevions comme nourriture 3 à 5 pommes de terre. Pendant cette période, nous avons reçu 10 fois ¼ de pain, 10 fois de la soupe et 4 fois de la margarine.

Pas d’eau : interdiction était fait aux habitants de nous donner ou laisser prendre ; nous sucions de la neige.

Nos gardiens laissaient tomber du pain et celui qui avait le malheur de se pencher pour le ramasser, avait, soit une balle de revolver, soit des coups de crosse de fusil.

Nous avons souffert de la faim ; nous en fûmes réduits à manger des morceaux de fesses et de bras sur des camarades morts récemment. Sur un petit feu nous faisions griller ces morceaux et les mangions.

Pendant nos moments de repos, nous nous allongions sur le tas de charbon et nous mangions du charbon par poignée.

Toute personne épuisée, tombant sur la route, recevait un coup de revolver tiré à bout portant par les S.S.

Étaient abattus par coups de revolver également tous ceux qui ne pouvaient suivre le convoi ainsi que ceux qui tentaient de s’évader.

De temps à autres les S.S. qui trouvaient que nous n’avancions pas assez vite, pris d’une sorte de folie, tiraient dans les rangs presque sans interruption.

J’ai été témoin de ces assassinats qui étaient accomplis par les S.S. à coups de fusil.

Je les ai vus tuant un détenu parce qu’il avait une paire de chaussures neuves et qu’ils voulaient se l’approprier ; un autre, un employé de chemin de fer belge qui sortait de la prison de Gleiwitz, parce qu’il avait reçu une cigarette qu’un prisonnier français lui avait jetée ; un troisième enfin, parce qu’il avait reçu un morceau de pain qui lui avait été jeté. D’autres ont été tués parce que, dans la grange, ils se sont couchés sur le côté gauche au lieu du côté droit comme on leur avait indiqué.

Un homme, âgé d’une cinquantaine d’années, portait dans ses bras son fils de 18 ans qui ne pouvait plus marcher. Épuisé à son tour et ne pouvant plus porter son fils, il le posa à terrer. Le pauvre garçon fut fusillé sur place par les S.S. e le père dut continuer sa marche.

Je marchai sur la route, avec mon frère et un camarade, lorsqu’un officier S.S. à cheval, s’arrêta auprès de nous ; il était accompagné de deux soldats armés. Il nous dit de continuer à marcher devant lui. Nous avions à peine fait 5 mètres dans un petit bois qu’il fit feu sur la tête de mon camarade à bout portant. Celui-ci eut le sang-froid de s’abattre, en simulant la mort, ensuite il tira sur mon frère et le tua. Le revolver s’enraya. Pendant qu’il rechargeait, je me sauvais dans le bois.

Je suis ensuite revenu deux heures après ; j’ai retrouvé le corps de mon frère.

En cours de route, dans le village de Noenschebsdorf, près de Trautenau, nous avons rencontré un ouvrier français, ancien prisonnier transformé, ayant ses papiers en règle (je les ai vus entre les mains) ; parce qu’il ne pouvait plus suivre le convoi, il a été tué par les S.S. qui nous accompagnaient. Quatre prisonniers de guerre roumains qui s’étaient joints à notre convoi, en sortant d’un hôpital, furent tués et enterrés par les S.S. de notre convoi.

Au cours d’une attaque d’aviation, les S.S. qui conduisaient les internés, s’enfuirent dans un bois en leur donnant l’ordre de ne pas bouger et de rester en bordure de la route. Une partie des déportés s’étant réfugiés également dans le bois, les S.S. firent par la suite une chasse à l’homme et il y eut pas mal de morts.

Ils nous ont fait creuser une fosse pour mettre les cadavres de ceux qui étaient à peu près morts ou trop fatigués pour continuer la marche. Un officier a demandé à ceux qui étaient les plus faibles et qui ne pouvaient plus marcher, d’enterrer les cadavres, puis ils ont abattu une cinquantaine de fossoyeurs qu’ils ont fait enterrer par la suite par les prisonniers russes qui se trouvaient dans ce camp.

Pour la dernière étape (nous avions déjà fait 100 kilomètres), il fallait faire encore 25 kilomètres ; la bataille se rapprochait. Cette étape a été la plus meurtrière. Ils étaient pressés et ils nous faisaient courir. Ceux qui ne pouvaient pas courir, ils les abattaient. Ils ont tué ainsi plus de 1 000 personnes.

A un moment donné, on nous parqua dans des wagons à charbon, sans toit, 140 hommes par wagon. Nous restâmes dans ces wagons trois jours et trois nuits debout, serrés étroitement les uns contre les autres, sans pouvoir nous asseoir ni dormir. Arrivés à un point d’épuisement total, on penchait la tête sur l’épaule d’un voisin et on dormait quelques minutes. Il y avait parmi nous beaucoup de morts par épuisement.

Par deux fois, les Allemands nous firent ouvrir les wagons pour descendre les morts qu’ils entassèrent dans les wagons qu’ils avaient vidés des vivants. Mais le voyage se poursuivait, la mortalité augmentait. Il fallait stationner des journées entières pour continuer à faire ces opérations de ramassage de cadavres. Au bout de 3 jours, l’opération fut abandonnée et afin de préserver nos propres vies pendant le reste du voyage, nous balancions les morts par-dessus les wagons.

Notre convoi sui comprenait 300 personnes au départ, était réduit à 92 à notre arrivée en Tchécoslovaquie, le 12 mars 1945.

D’un autre convoi de 300, il ne restait plus que 15 survivants.

Le 3 mai, on nous mit avec un autre contingent dans des wagons, en direction des lignes américaines. Arrivés à quelques kilomètres, les portes furent ouvertes pour les besoins personnels. J’en profitai avec trois de mes camarades pour me cacher dans un petit bois. Bien nous prit car les Américains, à leur arrivée, trouvèrent les corps mitraillés dans les wagons ; il y en avait 650 à 700.

1 100 femmes, hors d’état de marcher, qui ne purent donc quitter le camp, furent enfermées dans deux blocks que les Allemands firent sauter à la dynamite avant de partir.

Nous sommes restés à peine 1 500 sur l’effectif de 3 700 au départ. Ils en ont tué encore à l’entrée du camp. Un gosse de 14 ans, un Juif hongrois, le plus jeune arrivé au dernier convoi, a été abattu par un S.S., au commencement de la deuxième étape, parce qu’il ne pouvait plus marcher et qu’il tombait par terre.

Nous restions alors 2 000. Les S.S. nous donnèrent le choix : ou continuer deux heures plus tard vers Breslau, ou de rester au camp. Ceux qui continuaient avaient la garantie de la vie sauve. La plupart pourtant, exténués de fatigue restèrent. Il y eut seulement deux ou trois cents qui continuèrent le chemin, nous avons appris par la suite, par les Russes, qu’ils avaient été tous anéantis par ordre des S.S.

Il est resté dans le train un nombre de détenus que je ne puis déterminer, mais qui s’élève certainement à plusieurs milliers.

Les S.S. ont alors distribué des armes aux détenus allemands qui ont, avec les S.S., mitraillés, sous nos yeux tous les détenus restés dans les wagons.

Sur 5 000 détenus qui furent emmenés le jour même, à ma connaissance 2/3 des hommes partis ce jour-là sont morts.

Un convoi parti d’Eplich, arriva à Meiste, à 1 kilomètre de Gardeulgen, le 11 avril 1945. Les S.S. enfermèrent les détenus dans un grand bâtiment et le lendemain les massacrèrent à la grenade pendant qu’un caporal S.S. de 16 ans, mettait le feu à la paille imbibée de pétrole, en riant. Ceux qui tentèrent de s’échapper furent abattus.

Sur 2 500 Français, il en est mort plus de 2 000.

Nous étions 5 000 personnes lorsque nous quittâmes Birkenau le matin. Après un voyage de 8 jours et 8 nuits, le convoi ne se composait plus que de 2 500 personnes. Les autres moururent soit par étouffement à l’entassement, soit par la faim, ou bien encore abattus par les S.S. Toute la ligne de chemin de fer était jonchée de cadavres que nous jetions par-dessus bord pour faire place aux vivants.

Les 20 janvier 1945, sur 4 600 que nous étions au départ, nous n’étions plus que 1 700 à l’arrivée (ceci pour notre convoi), mais d’autres sur lesquels je n’ai aucun détail, nous suivaient.

Sur les 6 à 7 000 détenus transportés par ce train, il n’en restait que ¼ de vivants, la moitié avait succombé pendant le voyage et l’autre quart, dans l’infirmerie, quelques jours après.

Un gros convoi que les uns fixent à 12 000, d’autres à 14 000, a été attiré dans un guet-apens (endroit dénommé dans toutes les sources où j’ai puisé mes renseignements, Forêt de Giessens, en Haute-Silésie) et là les S.S. attendaient avec une mitrailleuse et mitraillettes, et les ont exécutés en masse. Une centaine seulement se serait échappée de ce carnage mais parmi les échappés je n’ai pas vu de Français. Il y en avait pourtant dans le convoi.

Il y avait au camp, trois ou quatre jours avant l’arrivée des Américains, 52 000 personnes. Plus de la moitié fut évacuée, et j’ai su qu’un très grand nombre, sinon la majorité, a été abattu en cours de route.

Ils ont quitté le camp environ 20 000. Après enquête, beaucoup ont été exécutés le long du parcours, le chiffre est difficile à fixer.

Près de Gleiwitz, 18 000 détenus ont été massacrés à la mitrailleuse dans une forêt. Quant à moi, je me suis évadé pensant que c’était là l’unique  chance de salut et j’ai rejoint l’armée rouge.

Tout à coup, en cours de route, les S.S. nous dirent : « Partez ». On entendait les mitraillettes des Allemands qui nous tiraient dessus. Les S.S. criaient : « Allez en avant, los, los ». Nous demandions dans quelle direction. Les Juifs polonais, avec leurs expériences de 5 ans, nous disaient : « Maintenant, c’est la fin. Faites vos prières, c’est fini ». Ils connaissaient les méthodes allemandes. Alors, je fis un saut de côté et me cachai dans le bois sous la neige. Mon camarade et moi, nous y sommes restés trois jours et trois nuits pendant que les 20 000 furent mitraillés.

Enfin, des 80 000 détenus affamés et affaiblis que les Allemands jetèrent sur les routes, la plupart ont été massacrés.

Le commandant du camp, à l’arrivée des Alliés, a déclaré avoir reçu l’ordre, au moment de l’avance alliée, de nous enfermer dans les blocks et d’y mettre le feu. Il ne l’a pas fait, d’abord parce qu’il pensait que la dysenterie, le typhus, la faim et la soif se chargeraient de régler notre sort à tous et qu’ensuite, le camp ayant été cerné, il avait été trop tard pour mettre ce projet à exécution.

Le dimanche, 15 avril 1945, arrivaient les Anglais. Notre vie fut ainsi sauvée, mais celle de tant d’autres …. Le nombre des morts, grâce à la nourriture, a cependant diminué de 7-800 à 200 par jour.

F I N
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