dimanche 3 octobre 2010

La mémoire et l’oubli : L’internement des tsiganes en France. 1940-1946

Emmanuel Filhol travaille sur l’histoire des représentations et des persécutions du monde tsigane en France. Qu’est-ce que représente l’internement des Tsiganes au sein de la communauté française ? Une bagatelle, du nom d’une gravière, où une Tsigane réfugiée du nord de la France, avait eu le droit de s’installer pendant que les hommes étaient déportés pour faits de résistance. Lorsque seul, un fils revient, le maire d’un village de Dordogne veut les envoyer dans les "confins sableux " des Landes, ce à quoi renchérit le sous- préfet.

La société française a considéré comme mérité l'internement des tsiganes, de 1940 à 1946, en France.
On peut constater la présence ancienne, dès 1427 à Paris, des Egyptiens, Sarrasins, Bohémiens, nomades, Roms, Manouches, Gitans, Kalés, arrivés de l’Inde. Ils ne sont pas l’objet de rejet et objet de mépris jusqu’au XVII siècle. Il y a dans les villes un sentiment de sympathie à l’égard des Egyptiens qui excellent dans les arts et dans le spectacle, ce qui fait qu’ils sont accueillis favorablement par la noblesse.

Colbert, avec le code noir, interdit aux nobles de les recevoir dans leurs châteaux, et les menace, s’ils ne se sédentarisent pas, de se retrouver aux galères pour les hommes et d’avoir les cheveux rasés pour les femmes.

La loi du 16 juillet 1912 institue la création du carnet anthropométrique -il est appliqué jusqu'en 1969 - , selon la méthode mise en place par Alphonse Bertillon dans les années 1880 pour ficher les criminels : empreintes digitales de tous les doigts de la main, caractéristiques anthropomorphiques, photos de face et de profil, à partir de 13 ans révolus. L’application se fait très vite dans le contexte du racisme scientifique du XIX ème siècle, et de ses composantes racialistes.

Pendant la Première guerre mondiale :
Les Romanichels alsaciens-lorrains sont particulièrement visés, pas seulement ceux qui sont sur les territoires de l'Alsace-Moselle libérés, mais ceux qui, ayant opté en 1871 et 1872 pour la France, se trouvent à l’arrière du front. Ils sont arrêtés en tant qu'Alsaciens-Lorrains mais surtout en tant que Romanichels au motif qu'ils peuvent être des espions susceptibles de donner des informations à l'ennemi. Dès septembre 1914, on les expédie dans 75 camps spécialement créés.

Les institutions et les fonctionnaires cultivent déjà la culture de l’obéissance. Les micro- pouvoirs acceptent l’internement proposé. On a le cas du maire de Crest qui s’est plaint que le tribunal avait accordé une peine trop légère à un Tsigane. Sans doute le juge était un protestant qui, par solidarité avec un persécuté, n’avait pas été trop sévère.

Les Tsiganes sous Vichy
Par le décret du 6 avril 1940, de la République finissante, signé par Lebrun, les Tsiganes, soupçonnés d’espionnage, deviennent des voyageurs assignés à résidence.
Les Allemands imposent bientôt l'internement dans des camps

25 camps existent en août 1940, puis ils vont laisser la place à des camps plus importants, comme celui de Montreuil-Bellay. Ce sont des camps improvisés, gérés par Vichy. Les familles se retrouvent dans le dénuement le plus complet. Les conditions de vie sont lamentables, dans des forts, des gares abandonnées, des carrières, des tôles. Dans le froid, la boue, la faim, le mépris. Des responsables signalent le manque d’hygiène, mais ne font rien pour aider ces familles.

Le cortège des injustices, du mépris, des vexations, est resté en mémoire chez les Tsiganes. Des témoins, qui avaient 13-14 ans à l’époque, se souviennent des formes de mépris affichées à l’égard des nomades, "voleurs de poules ".
Cette situation va perdurer dans des conditions dramatiques comme à Poitiers, où juifs et Tsiganes sont enfermés. Il y a de nombreuses tentatives d’évasion qui se soldent vite par des arrestations, surtout en passant la ligne de démarcation.

Ce drame se prolonge jusqu’à la fin mai 1946. 4 camps fonctionnent. On veut fixer les nomades pour les préparer à la sédentarisation.
A Poitiers, 70 personnes sont déportées à Oranienbourg-Sachsenhausen, en janvier 43. Un déporté est revenu en 1945 en Dordogne. Il est assigné à résidence par le préfet de Lorraine, témoin d’une non-reconnaissance à l’égard d’une souffrance tsigane.
Cette mémoire n’a pas opéré dans la société française qui n’a pas cherché à savoir. Ce sont des mauvaises victimes comme les juifs et les prostituées.
La plupart des camps ont disparu ce qui n’a pas facilité le travail de mémoire. Mais les victimes n’avaient rien oublié.
Du côté des communes, les élus n’ont rien voulu savoir, allant jusqu’au deni quant à l’existence des camps, ou à la fin de non recevoir. On caviarde la réalité, on dénie aux Tsiganes le fait qu’ils aient été déportés.

Aujourd’hui, il existe 4 stèles, plus celle de Laval. Une plaque à Mérignac indique qu’il y avait un camp ouvert par le préfet en 1941 pour les politiques, les étrangers, les Juifs, mais les nomades n’y figurent pas. Alors que ce camp regroupait les Tsiganes de la Gironde depuis l'automne 1940 !
Les Tsiganes n’ont pas oublié cette page noire de leur existence.

Au cours du débat, Emmanuel Filhol, dit que son intérêt pour les Tsiganes, est lié à l’enfance dans les Vosges, et à ses voyages sur les routes d’Europe Centrale, et à son travail sur l’interculturalité en Espagne, où des Sarrasins, il est passé aux nomades "égyptiens ".

http://aphgcaen.free.fr/cercle/tsiganes.htm
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