samedi 25 mai 2013

Sara, la petite servante







« Emmenez-moi, maîtresses, emmenez-moi ! » criait la jeune fille à la peau brune et aux longs cheveux d’ébène qui courant sur la plage de sable fin.

Marie-Salomé et Marie-Jacobé, obligées de quitter la Judée après la mort du Christ, s’éloignaient déjà sur un frêle esquif quand retentirent les cris de leur petite servante Sara. Si elles avaient décidé de partir sans elle, c’était par charité : qui pourrait dire comment se terminerait ce voyage …. Le gouverneur de Jérusalem avait exigé que les deux femmes quittent le pays avec quelques disciples du Christ et les avait fait jeter dans une embarcation qui, abandonnée au gré des flots, allait sans voile ni rame.

« Emmenez-moi, maîtresses, emmenez-moi ! » ….

Déjà la voix de Sara se faisait lointaine, couverte par le bruit des vagues qui déferlaient sur les rochers. Du bateau, les exilés jetèrent un dernier regard vers les champs plantés d’oliviers dont les feuilles d’argent frissonnaient au vent. Les palais et les tours s’estompèrent, puis se confondirent avec les collines bleues. Alors Salomé et Jacobé, que le désespoir de Sara déchirait, enlevèrent le voile qui recouvrait leurs cheveux noirs et le lancèrent sur la mer. Un long tapis de lin blanc se déroula sur les flots, jusqu’au rivage, pour y chercher la petite servante.

Bientôt la terre de Judée ne fut qu’une ligne frêle qui disparut dans la mer. Des nuages de plomb envahirent le ciel, des trombes d’eau s’abattirent sur la barque qui, à chaque instant menaçait de couler. Des gouffres profonds s’ouvraient tandis qu’une frange d’écume bordait les vagues monstrueuses. Toute la journée, la pluie tissa un voile mouvant entre le ciel et la terre déchaînée. Finalement les ténèbres enveloppèrent la détresse des naufragés.

Depuis plusieurs jours la barque voguait sur la mer démontée. Ses occupants priaient avec ferveur et, malgré l’angoisse qui les tenaillait, l’espoir ne les abandonnait pas.



Soudain jaillit, à travers les nuages qui pesaient sur l’horizon, un long rayon de soleil. Peu à peu, le ciel s’éclaircit, les bagues se firent moins hautes tandis que le vent paraissait s’essouffler. Alors se profila une terre aux contours incertains, et l’embarcation s’échoua bientôt sur la grève de sable fin.

« Seigneur, nous te louons et t’adorons », commença Salomé tandis que ses compagnons s’agenouillaient pour prier et remercier la Providence. La petite Sara s’en fut sur la lande et cueillit une brassée de lis blancs qui avaient poussé comme par miracle sur cette gorgée de sel. Il est un coin de Camargue qui porte le nom de Vallée des Lis …. Et c’est sans doute là qu’aborda, vers l’an 48 de notre ère, la barque venue de Judée.

De tous côtés, les naufragés ne distinguaient que de vastes étendues incultes, des îlots perdus dans les marécages. Cà et là, quelques touffes de salicornes et de tamaris frémissaient dans la brise marine des coquillages jonchaient le sable du rivage, et Sara, vive comme les blanches aigrettes du marais, s’empressa de les cueillir pour les offrir à ses maîtresses. Mais la soif tourmentait aussi les exilés : depuis plusieurs jours ne restait, sur leur barque, par la moindre goutte d’eau douce, et l’eau de pluie ne parvenait plus à apaiser leur soif. Marie-Salomé pria le Seigneur qui jusqu’ici les avait protégés … Et tandis que montait sa fervente prière, près un bouquet de saladelle aux fines fleurs bleues surgit d’une fontaine à l’eau douce et fraîche ….

Les saintes femmes décidèrent de quitter le rivage et d’aller, à travers les étendues écrasantes de solitude, à la rencontre des habitants de ce pays étrange. Elles jetèrent un dernier regard vers le doux  clapotis des vagues qui mouraient sur la grève et firent route vers l’intérieur des terres.

Quelques huttes au toit de chaume …. Un enclos où paissaient des moutons …. Dans l’air du soir, une mélopée aux accents venus de la nuit des temps, un chant dont la petite Sara connaissait le sens. N’avait-elle pas grandi dans la lointaine Egypte avant de s’en aller servir Marie-Salomé et Marie-Jacobé ? …. Une tribu de tziganes s’était fixée dans le coin de Camargue, vivant d’un peu d’élevage et de menus services rendus aux paysans des alentours. Hommes et femmes accueillirent avec empressement celle qui, avec sa peau cuivrée, leur ressemblait et qui comprenait un peu leur langue.



« Mes maîtresses viennent d’un pays aux collines d’ocre où poussent des arbres aux petites feuilles argentées que l’on appelle oliviers. Ils donnent un merveilleux fruit gorgé de soleil …. » Et elle leur conta le long et périlleux voyage qui les avait conduites jusqu’à la terre provençale. Elle leur dit aussi que Marie-Jacobé, Marie-Salomé et leurs compagnons portaient en cette terre païenne la parole de leur  Dieu , et le gitans écoutaient la jolie petite servante qui connaissait de si merveilleuses histoires

Lorsque leurs compagnons les quittèrent pour aller évangéliser la Provence, Salomé et Jacobé, trop âgées, ne s’éloignèrent guère de la grande île de Camargue qui les avait accueillies. Elles portaient, toujours accompagnées de Sara, la bonne parole dans les fermes des environs. Et bientôt, de tous côtés, vinrent à elles ceux qui souffraient : nul ne savait mieux qu’elles panser les plaies, soigner les enfants malades, nombreux en ces régions marécageuses, apaiser la douleur, ou simplement redonner espoir aux malheureux.

Quand la bise du Nord sifflait sur la Camargue, Sara quittait la cabane de roseaux où elle vivait avec ses maîtresses et affrontait le vent et le gel. Serrée dans un vaste manteau de bure brune, elle partait en quête de nourriture. Et il n’est fermier ni berger qui lui refusât quelques œufs ou une jatte de lait. Sara d’ailleurs osait affronter les plus avares, même ceux qui n’hésiteraient pas à lancer à ses trousses leurs grands chiens décharnés afin de la chasser … Et les tsiganes se prirent d’une admiration sans égale pour celle qui, comme eux, mendiait une maigre pitance pour les siens, et venait aussi de très loin ….

« Sara, tu nous as toujours accompagnées et servies, lui dirent un jour ses maîtresses affaiblies par leur grand âge. Bientôt, nous te quitterons. Comment te dire notre reconnaissance ?

-Je vous ai suivies car vous étiez la lumière qui éclairait ma nuit noire …. Et jamais je ne vous abandonnerai. »

Peu après, alors que le mistral déferlait sur la Camargue, couchant les maigres tamaris et les salicornes sur les plages infinies, moururent Marie-Jacobé et Marie-Salomé. La douleur de Sara fut immense, mais jamais elle ne consentit à quitter la terre où elles avaient accosté, plus de vingt ans auparavant. Ses amis gitans décidèrent de reprendre la route en quête de nouveau pâturages et la supplièrent de les accompagner, mais elle s’y refusa.

La douce Sara s’en est allée rejoindre Marie-Jacobé et Marie-Salomé qu’elle avait tant aimées. Bien des siècles ont passé, mais les gitans n’ont pas oublié celle qui, comme eux, venait d’un pays lointain et que l’on chassait, parfois, comme eux, des cours des fermes. Chaque année, ils viennent lui rendre hommage dans la crypte de l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer où elle repose, non loin de ses maîtresses.

Les Camarguais disent volontiers que la mer n’a pas englouti le voile immaculé qui guida Sara jusqu’à la barque des Saintes lorsqu’elles quittèrent la Judée. Quand la mer est calme, et que le soleil illumine le ciel d’été, on aperçoit au loin, une large bande d’eau lisse qui s’étale comme un ruban parmi les vaguelettes …

Extrait de Contes de Camargue Collection Vermeille
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