mardi 16 novembre 2010

SALIERS la vitrine de Vichy



Un camp tzigane où il ferait bon vivre



Quelle a été la politique de Vichy à l’égard des tsiganes ?
Pour la zone libre, le décret du 6 avril 1940 assigne donc à résidence les porteurs du carnet anthropométrique. L’assignation est considérée comme plus économique que l’internement dans un camp.

Cependant, à l’automne 1940, les tziganes originaires d’Alsace-Lorraine sont internés dans des camps de concentration, à Argelès-sur-Mer et au Barcarès (Pyrénées-Orientales), camps créés à l’origine pour accueillir les réfugiés espagnols, les juifs et les " étrangers ressortissants de pays ennemis ". Le premier est dissous à la fin de 1941, le deuxième en juillet 1942, leurs occupants catalogués nomades ont alors été transférés à Rivesaltes (ouvert en 1938, fermé à son tour en novembre 1942).
La création de ces camps est l’application de la logique d’exclusion du régime de Vichy ; cette exclusion -sans pression allemande- concernent les étrangers, les juifs, les communistes, les francs-maçons que l’on retrouve dans la propagande vichyste, alors que les tsiganes, visés par les mêmes décrets d’exclusion, ne sont pas cités dans les textes de propagande.
Les recherches des historiens permettent d’indiquer que près de trois mille tsiganes ont été internés dans l’ensemble de la France entre 1940 et 1946 ; plus de trois-cents ont été raflés dans Nord-Pas-de-Calais et déportés à Auschwitz.
Aucun camp pour nomades néanmoins n’est créé en zone sud avant 1942. Le 25 mars 1942, se tient une conférence interministérielle qui réunit les représentants du ministère de l’Intérieur et du Commissariat à la lutte contre le chômage, elle décide la création du camp de Saliers où doivent être regroupés les nomades.

Qu’est-ce que le camp de Saliers ?

Il s’agit du seul camp d’internement réservé aux nomades créé par le gouvernement de Vichy, il est situé en zone libre, dans les Bouches-du-Rhône sur la commune d’Arles. Il s’agit bien d’un exemple unique, qui s’inscrit d’une part dans la logique de sédentarisation de la France à l’égard des nomades, mais aussi dans la logique d’enfermement de ce régime. Elément original, ce camp a été voulu par les autorités comme un instrument de propagande pour faire pièce aux nombreuses critiques qui s’élèvent à l’étranger contre la politique d’internement de Vichy (notamment en Suisse et aux Etats-Unis à partir de 1941-1942).
LE site en plein cœur de la Camargue est choisi en fonction de plusieurs raisons :
on attribue l’origine des gitans à la Camargue (confusion avec les rassemblements des Saintes-Maries-de-la-Mer) le domaine de Saint-Césaire est isolé et distant d’une dizaine de kilomètres de la ville d’Arles (pour éviter les récriminations du voisinage) C’est le Service social des étrangers (S.S.E.) qui prend en charge l’installation du camp, le colonel de Pelet est placé à la tête du camp. Il est intéressant de noter que les acteurs à l’origine du camp sont en partie liés à la Résistance. Le terrain sur lequel est implanté le camp est d’abord loué, puis réquisitionné par le Ministère de l’Intérieur.

L’architecte des Monuments historiques est chargé du projet car Saliers étant situé en Camargue, se trouve donc dans un site naturel classé. Aussi, l’esthétique est particulièrement soignée, cela d’autant plus que l’on se situe dans une logique de propagande.
Le projet est mal géré, les entrepreneurs qui commencent les travaux ne sont pas payés (et donc ne terminent pas), l’adduction d’eau potable n’est pas réalisée, l’électricité n’est pas installée...

Un premier groupe de nomades en provenance du camp de Rivesaltes est chargé des travaux dans l’été 1942 ; mal surveillés, vingt-et-un d’entre eux s’échappent.
A la fin de novembre 1942, un groupe de trois-cents nomades arrive. L’inachèvement des travaux est tel que les nomades doivent s’entasser dans les vingt-quatre cabanes terminées : ainsi on trouve plus de vingt personnes parfois dans des lieux prévus pour dix personnes.

Si près de six-cents personnes sont passées dans le camp (avec un roulement de deux-cents à trois-cents), le nombre total d’internés montre qu’il s’agit d’un phénomène quelque peu marginal par rapport au nombre total de nomades estimé sur le territoire français.

Absence de surveillance réelle, absence d’électricité, fermeture incomplète du camp expliquent le grand nombre d’évasions. Aussi, en janvier 1943, le camp est repris en main par le Ministère de l’Intérieur. Le camp devient alors un centre de séjour surveillé. Certains détenus sont alors libérés pour décongestionner le camp, en août 1943, il ne reste plus que cent-quarante-cinq internés.
Le sort des enfants est particulièrement difficile ; dès janvier 1943, les autorités du camp estiment le placement à l’extérieur nécessaire. Le fait que les familles tsiganes aient de nombreux enfants complique ce placement. Plusieurs solutions ont été utilisées :

l’adoption
le placement à l’Assistance publique d’Arles et Marseille pour les enfants abandonnés ou en bas âge
le placement dans les œuvres religieuses (Bon-Pasteur, Saint-Vincent-de-Paul à Marseille) l’hébergement chez un parent non interné Les archives conservent la trace de soixante et un enfants placés ; il ne semble pas que les parents aient toujours été consentants. Il reste néanmoins encore une centaine d’enfants internés avec leurs parents jusqu’en 1944, et les enfants représentent 30 à 40% des effectifs du camp.

Le placement des enfants s’inscrit dans un double logique :
d’une part, une logique humanitaire, permettre aux enfants d’échapper aux conditions sanitaires déplorables du camp, d’autre part, une logique de normalisation sociale, éloigner les enfants du milieu familial pour les socialiser selon les normes en vigueur, les transformer définitivement ainsi en sédentaires.

Comment vit-on à Saliers ?

Le site, choisi pour son éloignement des habitations et la proximité des voies de communications n’est pas le plus propre à recevoir un camp. La température estivale élevée, la présence constante du mistral ne facilitent pas la vie quotidienne, les constructions sont inachevées, le chauffage n’est pas prévu, l’électricité n’a jamais été installée, les parasites pullulent et la présence constante des moustiques est difficilement supportable.

Arrêtés sans avoir eu le droit d’emporter leurs affaires, les nomades n’ont pas de vêtements de rechange et leur linge est rapidement réduit à l’état de loques. Des vêtements ont été fournis par la Croix-Rouge et le Secours national pour pallier le dénuement des internés. Mais le chef du camp met en vente les vêtements pour " responsabiliser " (sic) les nomades.

Si les conditions d’hébergement sont lamentables, le ravitaillement n’est pas meilleur, et les pénuries étaient nombreuses. L’alimentation type était composée de tomates, courgettes et choux. Sans apport extérieur, la sous-alimentation est réelle. En décembre 1943, le camp passe au régime alimentaire en vigueur dans les prisons, ce qui permet une amélioration de la ration de base des internés (pain, pommes de terre, viande, matière grasse, sucre, pâtes).

Les rapports du médecin régional qui visite régulièrement le camp met en évidence l’amaigrissement des internés, mais souligne le faible nombre de malades qu’il met sur le compte d’une résistance exceptionnelle de ce type de population.
Une infirmerie est présente dans le camp, elle ne dispose même pas d’eau ! Autant dire que l’assistance médicale est limitée... Les malades les plus sérieux sont évacués sur l’hôpital d’Arles. Vingt-six décès ont été enregistrés au total.

Dans le projet de départ, les détenus sont censés travailler dans le camp, d’une part pour les amener à la sédentarisation, d’autre part pour leur permettre de financer eux-mêmes le camp grâce aux bénéfices réalisés sur les ventes de leurs productions. Autant dire que cela est resté du domaine de l’utopie ! Pour les activités prévues au départ, la construction du camp, la vannerie et les travaux des champs, le bilan est maigre.

Les enfants qui restent dans le camp ne sont pas scolarisés et restent livrés à eux-mêmes ; il n’a jamais été possible de faire venir un instituteur dans le camp (refus de l’Inspection académique pour locaux insuffisants, puis départ de l’instituteur désigné pour le S.T.O....).

Les conditions d’hébergement étaient également fort médiocres pour le personnel, qui ne se caractérise guère par sa compétence. Les rappels à l’ordre disciplinaires sont fréquents de la part du chef de camp. Aussi, les tentatives d’évasions sont multiples, elles concernent au moins cent-soixante-quatre personnes !
Ainsi, c’est la description de la vie quotidienne qui permet de mieux percevoir l’abandon des populations internées. Cet abandon est d’autant plus grave que les nomades ne bénéficient pas du soutien et de l’aide des associations caritatives qui interviennent dans les autres camps, les populations tsiganes sont là aussi marginalisées. C’est probablement grâce à la force des liens familiaux que ces internés ont pu survivre dans ces conditions déplorables.
Comment se termine l’existence du camp de Saliers ?
Le bilan du camp est un échec avéré, aussi le sous-préfet d’Arles demande sa fermeture dès juillet 1944.

Cependant, le 17 août 1944, le camp est attaqué par l’aviation anglo-américaine ; cela s’explique peut-être par la présence des troupes allemandes qui venaient quelquefois manœuvrer à l’intérieur du camp. La panique générale qui s’ensuit permet à la plus grande partie des internés de s’enfuir, peut être encouragés en cela par le chef du camp Albert Robini.

Le camp étant déserté, il ne reste plus qu’à l’autorité compétente d’en prendre acte et de dissoudre officiellement le camp de Saliers le 15 octobre 1944.
Conçu au départ comme une vitrine du régime de Vichy, le camp de Saliers a donné l’image d’une population abandonnée. Si cela est bien l’échec de la politique d’internement de Vichy, cela ne met pas en cause la politique française à l’égard des tsiganes, puisque les autorités de la Libération ont maintenu dans les autres camps la présence des tsiganes jusqu’en 1946. Internés sans raison, ayant perdu tous leurs biens lors de leurs arrestation, beaucoup d’entre eux ont été contraints à la sédentarisation. Ainsi, dans la continuité de la politique répressive française à l’égard des tsiganes, le régime de Vichy a été un facteur d’accélération de la sédentarisation de ces populations.

Si les populations internées ont gardées vivante la mémoire du camp, le site n’a pas gardé la trace du camp lui-même, et aujourd’hui il ne reste plus qu’un champ à regarder pour celui qui aurait éventuellement été attiré par la mention ancien camp de bohémiens sur quelque carte routière.


Cela s’est passé le 2 FEVRIER 2006, sous un mistral glacial que nous inaugurions cette stèle.

Ce jour là Emmanuel Migeot et Cédric Condom de Kilaohm Productions étaient présents. Ils ont réalisé un film documentaire sur ce camp intitulé : « un camp tzigane où il ferait bon vivre…. » avec la participation de Toute l’Histoire, du Centre National de la Cinématographie ….. avec les témoignages des personnes ayant été internées dans ce camp.
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