lundi 11 octobre 2010

La veillée du corps



Que cette bougie lui éclaire le chemin du repos


Federico García Lorca
(1898-1936)


La pierre est un front où gémissent les songes
sans eau courbe ni cyprès glacés.
La pierre est une échine pour porter le temps
avec arbres de larmes, rubans et planètes.


Moi, j'ai vu des pluies grises se jeter vers les vagues,
en levant leurs tendres bras criblés,
pour ne pas être capturées par la pierre offerte
qui disloque leurs membres sans absorber le sang.


Parce que la pierre prend semences et nuages,
squelettes d'alouettes et loups de pénombre,
mais ne donne aucun son, ni cristal, ni flamme,
seulement des arènes, encore des arènes,
des arènes sans murs.


Déjà, Ignacio le bien-né git sur la pierre.
Et tout est fini. Qu'y a-t-il? Contemplez son apparence.
La mort l'a couvert de souffles blafards
et lui a façonné une tête de sombre minotaure.


Et tout est fini. La pluie emplit sa bouche.
L'air pris de folie s'échappe de sa poitrine creuse,
et l'Amour, imprégné de larmes de neige,
se chauffe, là-haut, au-dessus des troupeaux.

Que disent-ils? Un silence fétide plane.
Nous veillons un corps qui s'estompe,
un corps aux formes claires de rossignols,
et nous le voyons se creuser de trous sans fond.


Qui froisse le suaire? Ce qu'il dit est faux!
Ici personne ne chante, ni pleure dans un coin,
ne pique des éperons, n'effraie le serpent.
Je ne veux ici que des yeux grands ouverts
pour contempler ce corps sans possible repos.


Moi, je veux voir ici les hommes à la voix dure,
ceux qui domptent les chevaux et dominent les fleuves,
ces hommes au squelette sonore, qui chantent
la bouche pleine de soleil et de silex.


Moi, je veux les voir ici. Devant la pierre.
Devant ce corps aux rênes rompues.
Moi, je veux qu'ils me montrent l'issue
pour ce capitaine enchaîné par la mort.


Qu'ils m'apprennent un chant triste comme un fleuve,
avec de douces brumes et des rives profondes,
pour emporter le corps d'Ignacio, qu'il se perde
sans écouter le souffle puissant des taureaux.


Qu'il se perde dans l'arène ronde de la lune
qui imite, enfant dolente, la bête immobile;
qu'il se perde dans la nuit muette des poissons
et dans le taillis blanc de la fumée gelée.


Qu'on ne lui couvre pas le visage de mouchoirs
afin qu'il s'habitue à la mort qu'il porte.
Pars, Ignacio: ne regrette pas le chaud mugissement.
Dors, vole, repose: la mer aussi se meurt!


Pour une de nos adhérentes qui vient de nous quitter
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